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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1625‑1660· Les Pseaumes.

Le Ciiie Pseaume

Benedic, anima mea, Domino, etc.

Racan· 120 vers

Mon ame, en t’élevant pour la seconde foisJusqu’au thrône du Roy des astres et des anges,Eleve aveque toy ta raison et ta voix,Pour contempler sa gloire et chanter ses louanges.

Grand Dieu, qui sous tes pieds as le vice abattu,La splendeur de ton nom offusque ma pensée,Ainsi que la clarté dont tu t’es revestuA de l’astre des cieux ta lumiere effacée.

Tu regnes sur un thrône où le flambeau du jourEspand sur les rubis ses lumieres dorées,Où l’astre de la nuit, paraissant à son tour,Tend d’ébene et d’argent les voutes azurées.

Là sur les diamans, les perles, les saphirs.Autour de ton palais flottent des cieux liquides,Et là ton seul regard défend mesme aux zephirsD’agiter dans ces mers de vagues ni de rides.

Par les vents attelez ton char, qu’on voit courir,Va du nord au midy par des routes nouvelles,Et venant, au besoin, ton peuple secourir.A ces couriers volans tu redoubles les aisles.

C’est de-là que, suivi des esprits triomphans,De regards differens tu contemples la terre ;Si ton cœur est bruslé d’amour pour tes enfans,Ton bras pour les méchans est armé du tonnerre.

Seigneur, par ta largesse et par ton équitéSont l’abondance et l’ordre entretenus au monde ;Dans le vague des airs ta seule volontéDessus leur propre poids soustient la terre et l’onde.

Quand l’eau’, comme un habit, couvroit égalementLes monts audacieux et les humbles valées,A ta seule menace on vit en un momentDe l’Ocean soumis les vagues écoulées.

Les rochers, à l’instant, dans le milieu des airsVirent leur teste nuë exposée aux orages,Et les fleuves, roulant dans les champs découverts,De verdure et de fleurs ornerent leurs rivages.

Deslors dans l’Ocean les flots, tous d’un accord,Demeurant, par ton ordre, en des respects tacites,Semblent s’humilier en approchant du bordQue tes commandemens leur donnent pour limites.

Tu tires de la mer, par des conduits secrets,Les sources que ton soin appreste à nostre usage :Où viennent, nuit et jour, des bourgs et des forests,L’animal domestique et l’animal sauvage.

Là, pour charmer nos sens, grands et petits oiseaux,Volant de toutes parts aux bords de ces fontaines,Accordent leur ramage au murmure des eaux,Qui du haut des rochers degoutent dans les plaines.

Tout ce qui vient de toy nous comble de bonheur ;Quand la pluye a baigné nos champs et nos prairies,La javelle remplit le poing du moissonneur,Et l’herbe à pleine faulx nourrit nos bergeries.

La terre par tes soins nous sert de magazin,Et, remplissant son sein d’une feconde flâme,Par le suc de l’olive et le jus du raisin,Elle adoucit nos nerfs et réjouit nostre ame.

Aux cedres du Liban tu donnes des rameaux,Et là, comme habitans, passent en paix leur vieLes superbes, les grans et les petits oiseaux,Sans engendrer entre eux de haine ni d’envie.

En fuyant les chasseurs, les chevreuils et les cerfsOnt leur asyle au haut des montagnes chenues ;L’ours et le herisson l’ont aux antres deserts,Dont les rochers glissans gardent les avenues.

La lune au front d’argent, des mois et des saisons,Par son cours et décours dispense la durée,Et le flambeau doré dans ses douze maisonsRend des ans et des jours la course mesurée.

Si-tost qu’il a des cieux retiré sa clarté,Les sanglans lionceaux s’apprestent aux carnages,Et la biche et le faon, alors en liberté,De mets plus innocens se paissent aux gagnages.

Mais, si-tost que du jour sortent les premiers rais,Ne voit-on pas, Seigneur, par tes soins tutelaires,Que les timides cerfs rentrent dans leurs forests,Et les cruels lions dans leurs affreux repaires.

Avant que le soleil sorte du sein des eaux,Chacun diversement retourne à son ouvrage ;Les bergers dans les champs ramenent les troupeaux,Et les bœufs sous le joug rentrent au labourage.

Que tes œuvres, Seigneur, en leur diversitéProduisent à la fois de diverses merveilles !Et combien ta prudence et ton autoritéComblent d’étonnement les yeux et les oreilles !

L’Ocean fait connoistre à son peuple flottantDans tes ordres prefix ta sage providence ;Mesme de son reflux l’estat le moins constantMarque de tes decrets l’éternelle constance.

Là s’imprime la joye au front des matelotsLorsque le vent en poupe enfle toutes leurs voiles,Et que, sans voir de trace, ils suivent dans les flotsLe chemin que leur art trace dans les estoiles.

Là se voit la baleine élever son orgueil,Et porter avec soy la terreur dans les flotes,Lors qu’elle leur paroist comme un vivant écueil,Inconnu dans la carte aux plus savans pilotes.

Par le soin que tu prens des choses d’icy bas,Tes creatures sont sans fin regenerées ;Mais quand tu leur defaux, ne les voyons-nous pasRetourner au neant dont tu les as tirées ?

Quand tes foudres seroient épris de tous costez,Que la mer seroit seche, et la terre deserte,En les renouvellant avec plus de beautez,Ne les ferois-tu pas profiter de leur perte ?

O seul Dieu ! seul monarque, et seul maistre de toutAssez de ton amour nous avons connoissance ;Il faut que l’univers, de l’un à l’autre bout,Par tes œuvres admire et craigne ta puissance.

N’es-tu pas ce grand Roy toujours victorieux,Qui fais, d’un seul regard, trembler toute la terre ?Qui permets que les flots écument dans les cieux,Et que les monts glacez fument sous le tonnerre ?

Tandis que je croiray que mes vers te plairont,Je les veux employer à chanter tes merveilles,Et promets qu’en tous lieux sans fin elles serontLe seul et le plus doux entretien de mes veilles.

Et lorsque je verray dessous ton bras vainqueurDes pecheurs obstinez les erreurs estouffées,Mon ame ; relevant sa voix et sa vigueur,Poussera jusqu’au ciel ta gloire et tes trophées.

120 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources