Œuvres complètes, 1625‑1660· Les Pseaumes.
Le cive Pseaume
Confitemini Domino, etc.
Celebrons du Seigneur les graces éternelles,Qui comblent de bonheur toutes les nations ;Son ire est la terreur des ames criminelles,Et sa bonté l’objet de nos affections.
Les hommes sans peché, dont sa toute-puissance,Tant qu’ils sont icy bas, est l’asyle et l’appuy,Doivent, en son honneur, vanter leur innocence,Puisque cette vertu ne leur vient que de luy.
O que d’heureux transports l’on reçoit de sa grace !Qu’elle est douce aux esprits qu’elle tire des fers !C’est elle qui dans nous tous les crimes efface,Et qui nous rend vainqueurs du monde et des enfer ».
Devons-npus pas sans fin conserver la memoireDes effets merveilleux que fit le Roy des rois ?Des puissances du Nil il rabaissa la gloire,Et par sa propre bouche il nous donna des loix.
D’Abraham et Jacob la race florissanteNe receut-elle pas la premiere clartéDu soleil des esprits, et de la foy naissanteDont chacun attendoit l’heur de la liberté ?
Il conserve pour nous l’alliance immortelle,Dont il s’est obligé par des vœux solemnels ;Il garde son amour pour la troupe fidelle,Et son juste courroux contre les criminels.
Abraham conserva, comme depositaire,La promesse qu’il fit de son affection ;Isaac fit qu’en Jacob elle est hereditaire,Pour la perpetuer à jamais dans Sion.
Quand de sa propre bouche il leur fit ses promesses,Il dit qu’il donneroit à tous leurs successeursLes champs de Chanaan pour fruit de ses largesses,Et qu’il les en rendroit à jamais possesseurs.
Nostre petite troupe errante et vagabonde,Tout le monde occupant, n’occupoit aucun lieu,Et bravoit la fureur dela terre et de l’onde,Sans avoir d’autre espoir qu’en la grace de Dieu.
Il rabaissa l’orgueil du pouvoir tyrannique,Il nous rendit vainqueurs de ceux dont la fierté,Par des complots secrets, aussi vains que tragiques,Attaquoit nostre vie et nostre liberté.
Il dit : Je vous enjoints de ne rien entreprendreContre ceux que je prens en ma protection ;Mon bras sera toûjours armé pour les défendre,Et mon esprit touché de leur affliction.
Lors qu’aux rives du Nil j’aurai détruit les villes,L’on verra la famine en sa pasle maigreurRendre les alimens des moissons inutiles,Comme aux champs le travail du soigneux laboureur.
Joseph, de qui jamais le cœur ne s’épouvente,En témoignant alors sa generosité,De ses freres ingrats, oui l’avoient mis en vente,Previendra la venue et la necessité.
Les témoignages faux d’une femme lascive,Que sa jeune pudeur tasche de decevoir,Luy fit souffrir des fers la rigueur excessive,Par les ordres cruels d’un absolu pouvoir.
Mais, quand de ce captif les saintes propheties,Qui des songes obscurs tiroient la verité,Eurent de Pharaon les doutes éclaircies,Il luy rendit l’honneur avec la liberté.
A peine hors des fers, comme premier ministreIl aide à soustenir le faix du potentat ;Son jugement combat la fortune sinistreEt pourvoit aux malheurs qui menaçoient l’Estat.
Les deux rives du Nil sont par luy gouvernées,Là ses graves conseils volent de toutes parts,Et, sans avoir besoin du secours des années,Egale sa prudence à celle des vieillards.
Ce fut lors que, fuyant la disette commune,Jacob, que sa famille en Egypte conduit,Y trouve une plus douce et plus grande fortuneQue celle où le malheur du temps l’avoit reduit.
Cette troupe, que Dieu rendit par tout heureuseDans ces fertiles champs qui luy furent promis,En se rendant puissante, aguerrie et nombreuse,Donna de la terreur à tous ses ennemis.
Deslors la jalousie est en leur ame emprainte,Voyant son bon destin surmonter son malheur,Et semble qu’à la fois leur envie et leur crainteJoignent pour l’opprimer la ruse à la valeur.
De Moyse et d’Aaron, fertiles en oracles,Elle receut le jour dans la nuit de l’erreur,Lors que l’estonnement de leurs affreux miraclesA dans toute l’Egypte imprimé la terreur.
Elle doute si Dieu, dans sa juste colere,Eust au premier cahos tout le monde reduit,Quand elle vit aux cieux l’astre qui nous éclaire,Se voiler en plein jour des ombres de la nuit.
Le Nil rouloit alors, dans sa couche profonde,Du sang au lieu de flots, et, par ce changement,Les poissons demi morts s’éleverent sur l’ondePour chercher leur salut en un autre élement.
Les grenouilles, en troupe aveque les cigales,En sautant et criant sortent de leurs marais,Et montent sans respect dans les maisons royales,Où la pourpre et la soye étalent leurs attraits.
Un seul mot que Moyse élançoit de sa boucheFaisoit tout obeir au nom de l’Eternel,Et la sale vermine, et la piquante mouche,Couvroient de toutes parts ce peuple criminel.
Ce prophete, puissant au ciel comme en la terre,Fait entendre sa voix aux bruyans tourbillons,Et d’une épaisse gresle, et d’un ardent tonnerre,Bat et brûle par tout les bleds dans les sillons.
Les vignes, les figuiers, les arbres des collinesComme ceux des valons, sont veus égalementPar l’orage brisez jusquesdans leurs racines,Et leur tronc dépouillé de tout son ornement.
Les chenilles aussi, jointes aux sauterelles,Dont les brouillars brûlans sont les avancoureurs,Dépouillerent leurs champs d’herbes et de javelles,L’espoir de leurs bergers et de leurs laboureurs.
Et, pour dernier malheur, de ce peuple profaneLes grans et les petits demeurent estonnezVoyans dans leurs palais, comme dans leurs cabanes,Couler également le sang des premiers nez.
Aveque la santé, la liberté, la joye,Que, malgré ces tyrans, nous possedions alors,N’emportâmes-nous pas, comme une juste proye,Tous les joyaux de prix de leurs riches tresors ?
L’Egypte, à ce départ, ne versa point de larmes,Bien que l’on eust ravi ses meubles precieux,Et crut, en nous, bannir tous ceux de qui les charmesAttiroient sur l’Estat la colere des cieux.
Un nuage, le jour, paroissoit pour conduireLes enfans de Jacob dans ces deserts affreux,Et, la nuit, devant eux le Seigneur faisoit luireUn flambeau qui là haut ne luisoit que pour eux.
Pour contenter leur faim et leurs vœux de ses graces,Par des mets dont l’excés fut sans nombre et sans choix,Il couvrit tout leur camp de cailles aussi grassesQue celles que l’on sert à la table des rois.
La manne, congelée au matin dans les plaines,Fut ce celeste pain qui leur fut presenté ;Et des rochers sortit de nouvelles fontaines,Pour ne leur rien offrir que dans la pureté.
Si le Seigneur pour nous surmonte tant d’obstacles,S’il nous a départi tant de biens en tous lieux,N’est-ce point qu’il voulut payer pour ses oraclesCe qu’ils avoient promis pour nos premiers ayeux ?
Il les rend possesseurs de la terre conquise,Dont leur valeur chassa tant d’invincibles rois ;Il veut qu’en ce lieu saint à jamais son EgliseFasse à tout l’univers reconnoistre ses loix.
144 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources