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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1625‑1660· Les Pseaumes.

Le Cve Pseaume

Confitemini Domino, etc.

Racan· 156 vers

Celebrons du grand Dieu la clemence infinieQu’à nos justes remords jamais il ne dénie,Et qui depart aux siens des honneurs immortels ;Mais quelle voix celeste ou quelle ame sans viceEst digne de chanter au pied de ses autelsSa grace et sa justice ?

Les hommes genereux, qui, toûjours veritables,Toûjours aiment la paix, et, toûjours équitables,N’ont jamais d’autre soin que de plaire au Seigneur,Malgre tous les efforts du temps et de l’envie,Verront en tous endroits leur gloire et leur bonheurAccompagner leur vie.

Voy, grand Roy tout-puissant, ton peuple qui soupireDans le pieux desir d’habiter ton empire,Où ta seule clarté donne à jamais le jour ;Quand il aura du monde obtenu la victoire,Fay qu’il y soit sans fin bruslé de ton amour,Et ravi de ta gloire.

Nous savons quels estoient les crimes de nos peres,Quand tes faits merveilleux, soulageant leurs miseres,Monstroient que ta puissance égaloit ta bonté ;Mais tout ce que tu fis pour un peuple si rudeNe faisoit qu’augmenter leur incredulitéEt leur ingratitude.

Les flots sont moins émeus que ces ames farouchesAu plus fort desclameurs qui sortoient de leurs bouches.L’Ocean à ta voix se rend obéissant ;Il s’ouvrit pour sauver leur troupe vagabonde,Et pour te faire voir tout bon et tout puissantSur la terre et sur l’onde.

Son fond est aussi sec qu’une campagne aride,Et de ces fugitifs, à qui tu sers de guide,Ce miracle visible a les cœurs affermis.Les zephirs sous leurs pieds firent voler les sables ;Mais ces chemins sablez sont, pour leurs ennemis,Des gouffres effroyables.

A l’heure les Hebreux rassurerent leurs craintes.Changeant pour le Seigneur en louanges leurs plaintes,Jurant de ne chercher qu’en luy seul leur appuy ;Mais aussi-tost l’on vit que ces ames parjuresEmployoient le repos qu’ils recevoient de luyEn de nouveaux murmures.

Combien que les rochers et les terres sterilesSoient devenus pour eux des campagnes fertiles,Que leur camp tous les jours soit de manne couvert,Aprés avoir mangé ses celestes viandes,Ils font de toutes parts retentir le desertDe nouvelles demandes.

De Moyse et d’Aaron la juste et sainte vieNe les peut exempter de leur jalouse envie,Qui blasme en eux celuy dont ils sont envoyez ;Mais, Dieu lassé d’ouir leurs plaintes criminelles,Abiron et Dathan sont par luy foudroyezAvec tous les rebelles.

L’on voyoit du tonnerre encore la fuméeDont les flâmes avoient leur troupe consumée,Qu’un veau d’or fabriqué parut au plus haut lieu,Et le mont Sinaï vit leur idolatrieEncenser les autels et l’image d’un dieuQui paist dans la prairie.

Des graces du Seigneur ils perdent la memoire ;Ils avoient oublié comme avec tant de gloireIls ravirent du Nil l’honneur et les thresors,Qui leur fit surmonter tant de foudres de guerrePour se faire un chemin malgré tous les effortsDe l’onde et de la terre.

Pour punir ce mépris, déjà dessus leurs testesSes bras s’armoient contre eux de ces mesmes tempestesDont il avoit pour eux terrassé tant de rois ;Mais comme il foudroyoit ce peuple temeraire,Moyse, par ses cris, encore cette foisAppaisa sa colere.

Bien qu’avec tant de soin Dieu protegea leur fuite,Ce peuple, impatient d’estre sous sa conduite,Se vouloit soulever contre ses saintes loix,Et, méprisant sa grace et sa bonté profonde,Ils doutoient de la foy de celuy dont la voixS’espand par tout le monde.

Lors Dieu leva la main pour leur ruine entiere,Jura que le desert seroit leur cemetiere,Que tous leurs successeurs seroient toûjours errans,Et souffriroient sans fin, pour leur lasche commerce,De differentes loix et de divers tyransL’oppression diverse.

Cela n’empêcha pas à ces opiniastresD’adorer Belphegor et se rendre idolatresD’un dieu de qui les yeux n’ont jamais vû le jour ;Ils font à ses autels des vœux illegitimes,Ils y font leur offrande, et mangent au retourLeurs profanes victimes.

Lorsque, pour leur erreur et pour leurs adulteres,Le Seigneur meditoit des chastimens severesDont il les vouloit tous également punir,Du sage Phineés la vengeance soudaineAu gre de ce vray Dieu fit d’un seul coup finirSon courroux et leur peine.

Dieu, pour les rafraischir aprés leurs longues courses,Voulut que des rochers il distillast des sources,Et rend Moyse auteur d’un effet si fameux ;Mais un si grand miracle estoit sans apparence,Et le prophete alors manque de foy comme eux,Et comme eux d’esperance.

Toûjours au Roy des rois ces peuples sont rebelles.Lors qu’il s’en veut servir contre les infidelles,Au lieu de les combattre, ils en sont pervertis ;Ils se laissent gagner par leurs raisons frivoles.Ils servent aux faux dieux, et, comme les gentils,Encensent les idoles.

La cruauté s’ajouste à leur idolatrie :Aux champs que sa bonté leur donnoit pour patrieIls offrent aux autels ce qu’ils ont de plus cher ;L’erreur de Chanaan, fatale à leurs familles,Les fait pour les faux dieux tout le sang épancherDes garçons et des filles.

De ces impietez la terre ensanglantéeRend de ce Dieu tout bon la justice irritée :Il abandonne ceux dont il estoit l’appuy ;Il voit avec horreur, comme un climat sauvage,Les champs que ses bontez ont pour eux et pour luyPris pour leur heritage.

Lorsqu’ils perdent sa grace, ils perdent la puissance ;L’ennemi les remet sous son obeissance ;Ceux qu’ils avoient vaincus deviennent leurs vainqueurs,Et la necessité, qui domte les plus braves,Fit par ce changement soumettre ces grans cœursAux loix de leurs esclaves.

Quelquefois le Seigneur modere sa colere,Et d’un œil de pitié regarde leur misere,Relasche un peu les fers de la captivité ;Mais ce peuple, entâssant offense sur offense,Lassoit également, par son impieté,Sa foudre et sa clemence.

Aussi-tost qu’il voyoit leurs ames, affligéesSous le faix des ennuis dont elles sont chargées,Soûpirer à ses pieds l’horreur de leurs pechez,Il impose aussi-tost silence à ses tempestes,Et voudroit retenir les foudres décochezSur leurs coupables testes.

Il fit voir au tyran de qui les dures chaisnesFaisoient à ses captifs endurer tant de gesnes,Qu’il devoit moderer son inhumanité ;Et que, s’il a sur eux obtenu la victoire,Ce n’estoit qu’à luy seul, qu’ils avoient irrité,Qu’il en devoit la gloire.

Redonne, grand Pasteur, de plus doux pasturagesA ce chetif troupeau que loin de nos rivagesLa crainte et le malheur égara tant de fois ;Reprens-en la conduite, et, par cet heureux change,Réuni pour jamais nos ames et nos voixPour chanter tes louanges.

Nous dirons que le Verbe accomplit les miraclesQui furent de tout temps promis par les oracles,Qu’il est seul de Jacob l’asyle et le support ;Et feront des Hebreux les veilles glorieusesQue leur plume et leur voix du temps et de la mortSeront victorieuses.

156 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources