Œuvres complètes, 1625‑1660· Les Pseaumes.
Le Lxve Pseaume
Jubilate Deo, omnis terra, etc.
Que la grandeur du Dieu que nous servonsSoit jour et nuit, tandis que nous vivons,Aux deux bouts de la terre exaltée en nos veilles ;Jusqu’à tant qu’à nostre ame il ait donné des yeuxCapables d’admirer sa clarté dans les cieux,Admirons icy bas ses visibles merveilles.
Ces apostats, ces lasches imposteurs,Se trouveront injustes et menteursAu jugement qu’ils font de sa toute-puissance.Qui ne voit que sa main decore l’universDe tous ces ornemens, si beaux et si divers,Qui témoignent son soin et sa magnificence ?
Venez donc tous admirer les effetsDu seul ouvrier des ouvrages parfaits ;Consacrez-luy vos vœux avecque vos hommages ;Et, comme tous nos yeux reverent ses grandeurs,Tous nos yeux soient épris de ses saintes ardeurs,Et que toutes nos voix exaltent ses ouvrages.
Combien pour nous eut-il d’affectionQuand sa bonté restablit dans Sion,Apres un long exil, l’Eglise vagabonde !La mer Rouge en fureur ne la put retenir ;Elle vit sous nos pas ses gouffres s’aplanir,Et passer à pied sec au milieu de son onde.
Ce ne fut point la force de nos brasQui nous rendit vainqueurs dans les combats,Ce bonheur ne nous vint que de sa force mesme ;Nostre pouvoir par luy s’est toûjours conservé,Et l’orgueil de la terre en vain s’est eslevéPour ravir de ses mains l’autorité supréme.
Beni soit donc ce Dieu dont la bontéNous retira de la captivitéOù la mort retenoit nostre ame criminelle !Il nous rend la lumiere en la nuit du peché,Nous guide et nous soustient, quand nous avons bronché,Dans le chemin glissant de la vie éternelle.
Comme au fourneau l’argent est épuré,Le long malheur qu’a ton peuple enduréPeut-il pas, comme un feu, purifier leurs ames ?Quoi ! dans ta prescience, as-tu donc arrestéQu’aucun de nous là-haut ne verra la clartéQu’il n’ait esté purgé dans le milieu des flâmes ?
Mais ces tourmens, ces ennuis et ces fers,Que nous avons tant de siecles souffertsQu’à la fin nos langueurs tournoient en habitude,Ne remirent-il pas ton peuple en son devoir ?Et nostre repentir n’eut-il pas le pouvoirDe finir ta colere et nostre servitude ?
Sur tes autels de mes plus gras aigneauxJe répandray le sang à longs ruisseaux,Pour rendre à ta bonté les biens qu’elle m’octroye ;Et les vœux que j’ay faits durant ces tristes nuitsQue j’estois accablé de chaisnes et d’ennuis,Je les accompliray comblé d’heur et de joye.
Bien que ma plainte élevast à la foisJusques au ciel et mes yeux et ma voix,Il ne m’a pas si-tost receu sous ses auspices.O vous que le Seigneur a bruslé de ses feux !Sachez que sa bonté n’exauce point mes vœuxQue quand je les conçois d’un cœur purgé de vices.
Benissons donc à jamais l’Eternel,Dont la puissance et l’amour paternelDans mes necessitez prévenoient mon envie ;Benissons sa bonté, dont j’ay tout à souhait,Et que le souvenir des graces qu’il me faitM’oblige à le servir le reste de ma vie.
66 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources