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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1625‑1660· Les Pseaumes.

Le Lxxiie Pseaume

Quam bonus Israel Deus, etc.

Racan· 138 vers

En vain nous desirons d’avoir la connoissanceDes secrets de celuy dont la toute-puissanceN’obéit qu’à sa volonté ;C’est dans ce labyrinthe où nostre esprit s’égare.Dieu fait tout pour le mieux, et jamais ne separeSa justice de sa bonté.

Cependant ma pensée a commis un blasphèmeQuand j’ay vû les méchans dont le bonheur extrêmeN’est d’aucun malheur combattu ;Je disois : Le Seigneur est un Dieu d’injustice,Qui d’un aveugle choix recompense le viceDu salaire de la vertu.

L’abondance et la joye accompagnent leur table ;Ce que l’onde et la terre ont de plus delectableEst commun à tous leurs repas ;Parmi les voluptez ils passent leur jeunesse,Et jamais autre mal que l’extrême vieillesseNe conduit leurs jours au trespas.

La creance qu’on a des peines éternellesQue souffrent loin du jour les ames criminellesEn leur esprit n’a point de lieu.Et par cette ignorance ils s’exemptent des craintesQu’ont au dernier soupir les ames les plus saintesDes justes jugemens de Dieu.

Leur esprit tout de chair, qui se perd dans les vices,S’imagine qu’ailleurs il n’est point de delicesQui puissent rendre l’homme heureux.Et la peur de donner un seul jour de leur vieAux charitables soins où le Ciel les convieFait qu’ils ne sont bons que pour eux.

Ce long aveuglement de leur bonne fortuneNe leur laisse rien voir au-dessous de la luneQui soit égal à leurs esprits ;Et parlant sans respect des puissances suprêmes,Leur orgueil fait le Ciel l’objet de leurs blasphèmes,Et la terre de leur mépris.

Les plus sales plaisirs sont doux à leur memoire ;Ces beaux faits dont leurs cœurs pensent tirer leur gloireFont rougir les plus effrontez ;Les lieux où l’oraison nous impose silence,C’est où ces esprits forts avec plus d’insolenceVomissent leurs impietez.

Tout mon peuple en murmure, et ne peut sans envieVoir qu’un si long bonheur accompagne leur vie,Que jamais rien ne leur defaut.Mais Dieu ne les éleve aux grandeurs de ce mondeQu’afin de rendre un jour leur cheute plus profonde,Et les renverser de plus haut.

On voit les vrais devots d’une égale constancePersister dans le jeusne et dans la penitence,En un continuel ennuy,Et, n’ayant d’autre espoir qu’en sa misericorde,Mourir assez contens, pourveu qu’il leur accordeLa gloire de mourir pour luy.

L’astre qui sort des eaux brillant d’or et de flâmeEn commençant son tour réveille dans leur ameLe sentiment de leur douleur,Et l’ombre de la nuit, dont sa course est suivie,En augmentant d’un jour leur miserable vie,L’augmente d’un nouveau malheur.

De tant d’ennuis meslez parmi leurs destinéesEt d’injustes faveurs aux indignes donnéesDont tous les siècles sont témoins,Si l’on n’apprehendoit de commettre un blasphème,Ne jugeroit-on pas que son pouvoir suprêmeNous croit indignes de ses soins ?

Mais il n’exerce point sa justice éternelleQue nous n’ayons quitté cette robe charnelleDont la terre nous a vestus.Il reçoit d’icy bas nos vœux et nos victimes,Et se reserve ailleurs à chastier les crimesEt recompenser les vertus.

Pour punir comme il doit l’impieté du mondeOù pourroit-il trouver, sur la terre et sur l’onde,D’assez effroyables tourmens ?Et que luy peut fournir, digne des ames pures,Cette boule de fange exposee aux orduresDe tous les autres elemens ?

Ces hautes qualitez des testes couronnées,Ces thrônes, ces Estats, pendant quelques annéesContentent nostre vanité ;Mais toute cette gloire est courte et variable,Et n’en reste non plus que d’un songe agreable,Quand on est dans l’eternité.

Là les soupirs des cœurs accablez de tristesseSeront mieux entendus que les chants d’allegresseQui sortent des esprits contens ;Et là les vieux lambeaux qui couvrent l’innocence,Seront plus estimez que la magnificenceDes habits les plus éclatans.

Tous nos sens sont confus en ces hautes merveillesIl faut qu’à l’avenir nos yeux et nos oreillesN’en soient que les admirateurs ;Pour juger les motifs de sa bonté divine,Les animaux grossiers que le frein disciplineSont égaux aux plus grands docteurs.

Comme je me perdois à rechercher la causeDe l’heur et du malheur dont le Seigneur disposeAvec tant d’inégalité,J’ay veu combien ce monde est peu considerable,Que ses biens et ses maux n’ont rien de comparableA ceux de l’immortalité.

C’est un port à Tabry des tempestes du monde,Où Dieu seul peut anchrer nostre nef vagabonde,Malgré tous ces flots inconstans ;Souffrons donc sans murmure et sans impatienceLes decrets arrestez dedans sa prescienceAvant la naissance du temps.

Sa presence visible en est la recompense ;Là sa grace éternelle à jamais nous dispenseDe nos peines et de nos soins ;C’est-là qu’il fait cesser le feu des sacrifices,Qu’il exauce et prévient nos vœux et nos services,Nos prieres et nos besoins.

Là se voit un soleil sans ombre et sans nuagesConserver ses rayons aprés la fin des âges,Tout puissans, tout beaux et tout purs ;Et son éternité, qui les siecles devore,Ne fait là qu’un seul jour sans nuit et sans auroreDes temps passez et des futurs.

En de si doux pensers mon cœur brusle d’envieDe s’unir à son Dieu le reste de sa vie,Et de l’avoir toujours en soy.Cette essence impassible à qui tout doit son estre,A des attraits divins, qui ne se font connoistreQu’à des yeux d’amour et de foy.

Ceux qui, se confians en leur fausse prudence,Ont osé murmurer contre sa providence,Sont morts en leur presomption :Pour moy, je n’emploiray ni ma voix ni mes veillesQu’à reciter sans fin son nom et ses merveillesAu pied des autels de Sion.

Je chanteray si haut ses grandeurs immortelles,Que les échos du temple et les cœurs des fidellesY répondront tout à la fois,Et les marbres courbez dans ces voûtes antiquesPar le resonnement que feront mes cantiquesPrendront l’usage de la voix.

138 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources