Œuvres complètes, 1625‑1660· Les Pseaumes.
Le Lxxiiie Pseaume
Ut quid, Deus, repulisti, etc.
Veux-tu, grand Dieu, pour jamais nous quitter ?Quand ton courroux contre nous se déborde,Est-ce un torrent qu’on ne puisse arrester ?Est-il plus fort que ta misericorde ?
Ne veux-tu plus que d’un œil de dédainVoir aux deserts errer ta bergerieQue tu gardois aux rives du Jourdain,Et que ton soin a tendrement cherie ?
Ressouvien-toy de quelle affectionTon bras vainqueur détourna les miseresQue preparoit au peuple de SionLa cruauté des armes estrangeres ;
Qu’en nous vengeant, tes équitables mainsA ces méchans firent mordre la terre,Lorsque leur rage aux temples les plus saintsPortoit l’effroy, le mépris et la guerre.
Ces furieux entrent de toutes parts,Par nostre prise ils augmentent leur gloire,Et leurs drapeaux déja sur nos rempartsSont arborez pour marque de victoire.
Sur nos portaux, sur nos lambris dorez,Ils ont d’abord leur rage témoignée,Et ces bois secs de leur tronc separezEncore un coup tombent sous la coignée.
Au sanctuaire on les voit s’animerA profaner ce que plus on adore ;Et si le fer ne le peut consumer,Il le resigne au feu qui le devore.
Et non contens d’avoir dans ces saints lieuxFait eclater leurs profanes conquestes,La vanité de ces ambitieuxS’est-elle pas attaquée à nos festes !
Quand verrons-nous nos miseres finir ?Quand pourrons-nous reparer nos defaites ?Que devons-nous juger de l’avenir ?Don n’entend plus la voix de nos prophetes.
Quand verrons-nous les legitimes loixDonner un frein à l’injuste licence,Qui doit bien-tost ennuyer, à la fois,Et ta colere et nostre patience ?
Où peux-tu mieux te servir de tes mains,Toy qui te dis le meilleur des monarques,Qu’à chastier ces actes inhumainsDont à jamais nous porterons les marques ?
N’est-ce pas toy dont le pouvoir fatal,Ouvrant la mer pour perdre les rebelles,Entre deux murs de liquide cristalFit un chemin aux troupes des fidelles ?
Comme serpens que l’on voit écumer,Ces apostats, de leur charogne impie,Aprés avoir poilu l’eau de la mer,Ont engraissé les champs d’Ethiopie.
Ce fut alors qu’au recit de ton nomDes durs rochers sortirent des eaux vives,Et qu’en leur lit le Jourdain et l’ArnonOnt arresté leurs courses fugitives.
La nuit, le jour, la lune et le soleil,Le froid, le chaud, le beau temps, les orages,S’entresuivant d’un ordre si pareil,Sont de tes mains les visibles ouvrages.
Mais à quoy sert ce concours merveilleuxDont les mortels ont par tout connoissance,S’il ne remet ces esprits orgueilleuxDans le respect qu’on doit à ta puissance ?
Tu sais combien ces méchans sont jalouxDe la creance où nostre ame est soumise ;Mais si l’epouse est unie à l’epoux,C’est t’offenser qu’offenser ton Eglise.
Souffriras-tu ces esprits factieux,Qui dans l’Estat, d’une injuste licence,Vont usurpant les honneurs que les CieuxOnt refusez à leur basse naissance ?
Ressouvien-toy que tu nous as promisQue ton pouvoir viendroit à main arméeHumilier l’orgueil des ennemis,Et relever l’innocence opprimée.
Leve-toy donc, fay que l’eternitéNe soit pour eux qu’un éternel supplice ;Pour nous sauver témoigne ta bonté,Pour les punir témoigne ta justice.
80 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources