Œuvres complètes, 1625‑1660· Les Pseaumes.
Le Lxxixe Pseaume
Qui regis Israël, etc.
Otoy de qui le soin aussi juste qu’humainGuide ta bergerie, et d’une mesme mainTient la houlette et lance le tonnerre,Toy qui te rends visible aux esprits glorieux,Comme pasteur conduy-nous sur la terre,Et comme Dieu conduy-nous dans les cieux.
Au chemin de la gloire as-tu pas adresséLes peuples d’Ephraïm et ceux de Manassé,Par ces clartez que toy seul nous inspire ?Ne veux-tu pas toujours de ce mesme flambeau,D’où vient le jour qui luit en ton empire,Nous éclairer en la nuit du tombeau ?
O grand Dieu des combats, voy-nousd’un œil plus doux !Veux-tu, pour satisfaire à ton juste courroux,Nous exposer à la fureur des armes,Et que toûjours ton peuple accablé du malheurN’ait pour son vin qu un vin meslé de larmes,N’ait pour son pain que du pain de douleur ?
Ceux qui mettent leur joye en nos calamitezNe la peuvent celer, voyant de tous costezQue dans l’Estat le trouble recommence.O grand Dieu des combats, voy-nous d’un œil plusdoux !Encor un coup permets à ta clemenceDe moderer l’excés de ton courroux.
Sommes-nous pas issus de ces fameux captifsToûjours victorieux, et toûjours fugitifs,Dont le renom a fait le tour du monde,Et qui, comme une vigne espand ses pampres verds,Ont, des rejets de leur souche feconde,De toutes parts ombragé l’univers ?
Quand tu voulus du Nil ces beaux seps transporter,De ces lieux que ton soin choisit pour les planter,N’en as-tu pas arraché les espines,Et tout le mauvais bois, dont l’ombre et la hauteur,En occupant sans besoin nos collines,Du bon terroir estoit usurpateur ?
Aussi-tost ses provins, estendus en serpens,Couvrent les plus hauts monts de leurs rameaux rampans,Depuis la mer jusqu’au bord de l’Euphrate ;Et leur douce liqueur, en sa maturité,Dans les rochers et dans la terre ingrate,Joint l’excellence à la fecondité.
D’où vient qu’aprés avoir par tout cet universFait pulluler ta plante aux lieux les plus desertsAvecque tant d’abondance et de joye,Qu’en brisant son enclos tes jugemens secretsSemblent vouloir l’abandonner en proyeAux animaux qui peuplent les forests ?
O grand Dieu des combats, voy-nous d’un œil plus doux !Que nos justes remords moderent ton courroux :N’est-il pas temps de finir nos miseres ?Pourras-tu, sans regret, delaisser au besoinCes beaux rejets que tes mains ménageresOnt cultivez aveque tant de soin ?
Considere ta gloire et la gloire des tiens,Permets que ton pouvoir leur conserve les biensDont ta largesse a comblé leur envie :A ton ardent courroux rien ne peut resister,Ton seul regard pourroit oster la vieA l’ennemi qui nous la veut oster.
Que si tu nous secours en nostre afflictionEt remets les enfans en ta protection,Dont autrefois tu te disois le pere,Jamais rien ne pourra nous separer detoy,Et la fortune, ou sinistre ou prospere,Ne pourra plus ébranler nostre foy.
O grand Dieu des combats, appaise ton courroux,Ren-nous par ta bonté ce temps serein et douxQui paroissoit n’agueres sur nos testes :Nous esperons encor, aveque ton support,Que tous les flots qu’émeuvent ces tempestesNe serviront qu’à nous jetter au port.
72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources