Œuvres complètes, 1625‑1660· Les Pseaumes.
Le Lxxviiie Pseaume
ACCOMMODÉ A LA GUERRE DES TURCS EN CANDIE. Deus, venerunt gentes, etc.
O grand Dieu ! les peuples de Thrace,Poussés d’avarice et d’audace,Se sont de nos biens emparez ;Ils n’arrousent nos champs que de sang et de larmes,Et la mort qu’on reçoit au milieu des alarmesEst le moindre des maux qu’ils nous ont preparez.
Ils rasent à l’égal des herbesLes bastimens les plus superbes ;Ils mettent ta gloire à mepris ;Et ta maison sacrée, où leur haine se vange,Par le marbre et le jaspe abatu dans la fange,Se fait encore voir pompeuse en son débris.
Ces ames brutales et fieresVont jusques dans nos cimetieresTroubler le repos des tombeaux ;Ils font de nostre sang des rivieres nouvelles ;Et les corps des martyrs et ceux des infidellesServent également de pasture aux corbeaux.
Nos bastions et nos courtinesNe couvrent plus que des ruines,Ils les ont minez en cent lieux ;Leurs foudres, dont l’éclat fait tant de violences,Par un effet contraire à ceux que tu nous lances,Se forment dans la terre et s’élevent aux cieux.
Quand nos voisins les plus illustresOnt attisé pendant trois lustresUn déplorable embrasement,Nostre repos estoit l’objet de leur envie ;Mais, lors qu’en nos malheurs elle s’est assouvie,Ils ont de nos malheurs fait leur contentement.
Ils contemplent avecque joyeNos meilleures villes en proyeDe cette injuste oppression,Et, voyant contre nous ta colere embrasée,Ils font de nostre perte un sujet de risée,Au lieu de compatir à nostre affliction.
Le repentir de nos offenses,Plus que l’excés de nos souffrances,S’est fait le sujet de nos pleurs.Plus tes courroux sont grans, plus ils sont legitimes ;Mais ne regarde point à l’horreur de nos crimes ;Considere plûtost celle de nos malheurs.
Ce peuple est digne de ton ire,Qui, dans le débris de l’empire,Vint usurper le premier rang,Et dont l’impieté, qui ne s’est point masquée,A dessus le Calvaire eslevé la mosquéeEt poilu ces saints lieux consacrez par ton sang.
Invincible Dieu des alarmes,Fay voir que par nos seules larmesTu consens d’estre surmonté ;Fay que toute la terre en ait la connoissance,Fay que tes ennemis redoutent ta puissance,Et que tes serviteurs benissent ta bonté.
Desabuse ces incredulesQui nous estiment ridiculesDe combattre sous ton aveu ;Tu n’as que trop souffert leurs brutales licences ;Ces verges ont assez chastié nos offenses,Il est desormais temps de les jetter au feu.
N’es-tu pas ce monarque mesmeDe qui le sanglant diadémeDélivra nos ames des fers,Quand sur nos ennemis tu gagnas la victoire,Et que, pour triompher avecque plus de gloire,Tu poursuivis la mort jusques dans les enfers ?
Si tes bontez sont sans mesure,Et si tu rends avec usureCe peu que l’on ose t’offrir,Fay le mesme aujourd’huy de tes justes coleres ;Ren à ces furieux, auteurs de nos miseres,Sept fois autant de maux qu’ils nous en font souffrir.
Ce sera lors que tes merveillesSeront le sujet de nos veilles,Comme le ciel l’est de nos vœux :Ton nom se publiera sous les deux hemispheres,Et ce que les enfans en sauront de leurs peresPassera d’âge en âge à leur derniers neveux.
78 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources