Œuvres complètes, 1625‑1660· Les Pseaumes.
Le Lxxxixe Pseaume
Dominus refugium factus, etc.
Seigneur, nous esperons, aprés tant de miseres,Qu’au repos éternel qui nous est preparé,Nos arriere-neveux, comme nos premiers peres,Trouveront à jamais un asyle assuré.
Ces monts audacieux de leurs testes superbesNe perçoient point encor les airs voisins des cieux,La mer estoit sans flots, et la terre sans herbes,Que tu fus reconnu le seul de tous les dieux.
Ne nous laisses croupir dans l’ordure où le vice,En souillant tes éleus, aveugle les gentils,Toy qui promets à tous que ta bonté propiceSe rendra pitoyable aux pecheurs repentis.
Mille hivers, mille estez, aux courses mutuelles,Te sont comme un moment qui vole et qui s’enfuit,Et sont comme le temps que font les sentinellesQui partagent entre eux les pauses de la nuit.
La fleur qu’un mesme jour voit au matin éclose,A midi se fanir, au soir tomber à bas,Et le destin de l’homme, est une mesme chose,Lors qu’il naist, qu’il vieillit et qu’il court au trépas.
C’est-là que nous craignons de ta juste puissanceLes foudres et les traits qui nous sont décochez,Sachant que tu vois tout, et qu’à ta connoissanceL’homme ne peut cacher un seul de ses pechez.
Ta colere, Seigneur, contre nous indignée,De nos âges contez precipite le cours,Ainsi que nous voyons les fils de l’araignée,Dont un souffle défait le travail de cent jours.
Que fragile est le sort des fortunes illustres !Leur éclat n’est que verre et n’a rien de constant,L’œuvre de deux fois sept ou de deux fois huit lustresSe voit par le trépas défait en un instant.
Ceux qui d’un si long âge accomplissent la courseDoivent en ce bonheur se dire malheureux :Il vaut mieux que nos ans finissent dés leur sourceQue ramper si long-temps dans un corps langoureux !
Qui connoist, ô grand Dieu ! l’excès de ta colere ?Combien de ta fureur les coups sont vehemens !Quelle suite d’ennuis nous vient de te déplaire !Et quel heur d’obeïr à tes commandemens !
Ta splendeur éternelle, entretien de nos veilles,En qui nous admirons tant de rares effets,Fait voir que ton pouvoir, artisan des merveilles,Se joint à ta prudence en tout ce que tu fais.
N’éclipse point de nous tes graces éternelles,Dont nos humbles esprits sont les admirateurs ;Ce que tu refusois aux ames des rebelles,Le peux-tu refuser à tes bons serviteurs ?
Que si, dés l’orient que commencent nos vies,Ton esprit prend le soin d’en conduire le cours,Permets que tes clartez dont elles sont suiviesLes éclairent encor à la fin de nos jours.
C’est en ce port heureux que hors de la tempesteNous jouirons des biens qui nous y sont offerts :C’est-lâ que les douceurs que le Ciel nous appresteNoyeront tous les ennuis que nous avons soufferts.
Cheri tes serviteurs, pren soin de ton ouvrage,Fay leur voir les effets de ta juste bonté,Et fay qu’ils puissent tous avoir cet avantage,Qu’elle se continue à leur posterité.
60 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources