Œuvres complètes, 1625‑1660· Les Pseaumes.
Le Lxxxviiie Pseaume
Misericoidias Domini, etc.
Comblé des biens que ta grace m’accorde,Je veux, Seigneur, publier à jamaisQu’il n’est rien de plus grand que ta misericorde,Ni rien de plus certain que ce que tu promets.
Dans ton empire, où la nuit est sans voiles,Les esprits prompts à tes commandemensT’éleveront un thrône au-dessus des estoiles,Dont ta grace et la foy seront les fondemens.
Là, d’une voix qui menace et qui tonne,Et dans les cœurs grave la verité,Tu promis à David qu’il verroit sa couronnePasser de race en race à sa posterité.
Ces saints esprits que la cheute des angesA fait monter au thrône glorieuxAccorderont leurs voix, pour chanter tes louanges,Au doux son que produit le mouvement des cieux.
Quel autre dieu peut lancer le tonnerre ?Quel autre roy regne éternellement ?QueTautre peut domter l’audace de la terre ?Et quel autre placer les feux du firmament ?
Il est terrible, et sa force guerriereA, sans combat, les plus forts surmontez ;Il est seul glorieux, et sa seule lumiereChasse d’auprés de luy toutes autres clartez.
La verité, Seigneur, est dans ta bouche,Elle est l’espoir des morts et des vivans ;Tu calmes dans les cœurs l’humeur la plus farouche,Ainsi que sur les flots l’insolence des vents.
Ton bras du Nil a l’audace étouffée,Brisé nos fers et fini nos langueurs,Et par cette victoire il orna ton trophéeDes sceptres des vaincus et des fers des vainqueurs.
C’est à toy seul le ciel, la terre et l’onde,Tu les as tous creez pour les humains :Et, non moins que les cieux, tout ce qui vit au monde,Du sud jusques au nord, est l’œuvre de tes mains.
Le doux zephir et la bise glacéeComme tu veux courent parmi les airs ;Sur Hermon et Tabor ta venue annoncée,De joye et de bonheur a comblé l’univers.
Ton nom, Seigneur, qu’on craint et qu’on revere,Ne se sauroit celebrer dignement ;Bien qu’en tes jugemens tu te monstres severe,L’équité toutefois en est le fondement.
Auparavant que ton bras redoutableFasse aux pecheurs ton courroux ressentir,Ton esprit, aussi doux comme il est veritable,Ne prend-il pas le soin de les en avertir ?
Heureux sont ceux qui peuvent reconnoistreCes saints avis qui leur viennent de toy !Tes graces, qu’ils verront de jour en jour s’accroistre,Croistront de jour en jour leur merite et leur foy.
Ils apprendront queta juste puissanceEst ici bas l’appuy des saintes loix,Qui tiennent, en faveur de la foible innocence,Dans un juste devoir l’autorité des rois.
Tu nous promis par la voix des prophetesQue, pour finir nos maux et nos dangers,Ta main, qui peut changer en sceptres les houlettes,Nous choisiroit un roy sous les toits des bergers.
« David, dis-tu, dont la vertu m’agrée,Par mon secours fut du geant vainqueur ;Je répandis sur luy mon onction sacrée,Je le mis à la fois au thrône et dans mon cœur.
« Des ennemis la fureur et l’envieFeront en vain contre luy leur effort ;Quiconque attaquera son honneur ou sa vieN’en aura que la honte, ou la fuite ou la mort.
« Mes veritez, cesfidelles compagnes,Seront par tout son plus doux entretien,Et par delà les mers, les fleuves, les montagnes,La grandeur de mon nom augmentera le sien.
« Il me priera comme un fils fait son pere,Il espandra ma foy dans ses estats ;Comme mon premier né, l’un et l’autre hemisphereLe verront triompher de tous les potentats.
« J’accompliray, pour sa gloire et la mienne,Tout ce que j’ay promis à sa valeur ;Je veux que ma puissance à jamais le maintienneEt le mette à l’abri des assauts du malheur.
« Les cieux verront les courses terminéesDe leurs flambeaux si puissans et si clairs,Et l’ascendant qu’ils ont dessus vos destinées,Quand ses fils cesseront de regir l’univers.
« Que si pourtant d’un courage indomtableIls sont ingrats du bien que je leur fais,Ma verge, discernant le juste du coupable,Saura punir le prince et sauver ses sujets.
« Je les veux voir dans la terre conquiseL’un après l’autre au thrône paternel,Et que tous, adoptez enfans de mon Eglise,Ils soient tous joints à moy d’un lien éternel.
« De mes lieux saints j’ay juré par moy-même,Moy-mesme suis lié par ce serment,De faire sur leur front luire le diadémeTant que l’astre du jour luiroit au Firmament.
« Ils me verront prevenir leurs prieresDe tous les biens qui viennent de ma main,Et dans tout leur estat recevoir ma lumiere,Comme fait du soleil la lune dans son plein.
« Cet arc changeant qui rend aprés l’orage,Dans l’air troublé, la bonaceet la paix,Bien que de mon amour il soit alors le gage,L’amour que j’ay pour eux ne changera jamais. »
Aprés, Seigneur, aprés tant de promessesQui nous avoient unis aveque toy,D’où vient que sans égard en un seul jour tu laissesTon Fils’, nostre Sauveur, ton Oint et nostre Roy ?
Visiblement ta grace l’abandonne,Il est battu du sort de toutes parts.Voit-on pas de sa teste abattre la couronne ?Voit-on pas de sa ville abattre les ramparts ?
Son grand pourpris n’est plus qu’un grand village ;Tous ses tresors sont en proye aux voleurs,Et nostre abaissement releve le courageDu superbe vainqueur qui rit de nos malheurs.
Pour repousser cette fiere insolence,Il n’a pas mesme en luy-mesme d’appuy ;Et semble que sa force ait trahi sa vaillance,Et que son coutelas ne tranche plus pour luy.
Les ans legers, d’une course trop promte,Dans son automne avancent son printemps,Comme si tu voulois. pour comble de sa honte,Que ce roy fortuné fust vieux avant le temps.
S’il est toujours la bute de l’envie,Si ton courroux ne modere son feu,Si tu finis si tost sa fortune et sa vie,A quoy luy servira de regner pour si peu ?
L’arrest fatal veut que dessous la luneTous les vivans tendent à mesme but ;Bien qu’ils soient differens de mœurs et de fortune,La mort leur fait à tous payer mesme tribut.
Où sont allé tes graces éternelles ?Nostre bonheur est-il si tost passé ?Quel mépris fera-t-on du troupeau des fidellesLors que l’on connoistra que tu l’as delaissé ?
Nous souffririons ce que contre nous-mesmesCes imposteurs controuvent laschement ;Mais l’on ne peut souffrir ces horribles blasphémes,Que contre ta puissance ils font journellement.
Et, cependant qu’il ne sort de leur boucheQue des mépris pour la Divinité,Nos esprits, enflamez de l’amour qui nous touche,Chantent à haute voix ta gloire et ta bonté.
144 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources