Œuvres complètes, 1625‑1660· Les Pseaumes.
Le Lxxxviie Pseaume
Domine, Deus salutis me», etc.
C’est à toy que j’éleve et ma voix et mes yeux,O le seul et vray Dieu de la terre et des cieux,Et le Monarque des monarques !Je t’invoque la nuit, je t’invoque le jour ;Exauce ma priere, et me donne des marquesDe ta grace et de ton amour.
Ne reconnois-tu pas qu’en mon afflictionMon esprit a besoin de ta protection,Et que ta bonté t’y convie ?Je ne reçoy des miens aucun soulagement,Et suis comme ces corps sans chaleur et sans vieQui sont jettez au monument.
Ton oreille par tout se rend sourde à mes cris,Tu ne me veux plus voir que d’un œil de mépris ;Ta clemence est inexorable,Et mon malheur extrême auroit du reconfortSi, navré dans les flancs d’une playe incurable,J’estois assuré de la mort.
Ton couroux, qui m’abîme en des lieux tenebreux,Ne presente à mes sens que des objets affreux,Sans corps, sans forme et sans matiere ;Toutefois, dans l’horreur de l’abysme où je suis,Le regret de me voir privé de la lumiereEst le moindre de mes ennuis.
Mes lasches favoris, quittant mon amitié,Ont plus, en me voyant, d’horreur que de pitié ;Mon malheur n’est plaint de personne ;Et ceux qui m’honoroient comme j’estois leur roy,Me voyant denué de sceptre et de couronne,N’ont plus que des mépris pour moy.
J’ay dans ces lieux profons tous mes sens déreglez ;Mon esprit est confus, mes yeux sont aveuglezAutant des pleurs que des tenebres ;Et, lorsque je t’invoque au fort de mon tourment,Des gouffres les plus creux mes complaintes funebresS’élèvent jusqu’au firmament.
Redonne-moy du jour les aimables appas ;De mon cœur assiegé des ombres du trespasTu vois mon ame qui s’envole.Dans cet art qui nous fait recouvrer la santé,Quel remede pourra me rendre la parole,Pour remercier ta bonté !
Ceux qui sont pour jamais dans la tombe reclus,Loin des cieux et de toy, ne possederont plusL’éclat de ta magnificence ;Dans la nuit de l’oubli, qu’ils ne peuvent quitter,De quels yeux pourront-ils admirer ta puissance,Ni de quelle voix la chanter ?
Combien que mon esprit, accablé de douleurs,Sache que ta colere, endurcie à mes pleurs,Rejette mes vœux en arriere,Aussi-tost que la nuit quitte nostre horizon,Et que l’astre du jour commence sa carriere,Je commence mon oraison.
Le destin, ennemi de ma tranquilité,M’a depuis le berceau toûjours persecuté,Dans la paix comme dans la guerre ;Son orage sur moy gronde en toute saison,Et me fait en un jour tomber du ciel en terre,Et du thrône dans la prison.
Je suis par tout en bute aux traits de ta fureur ;Mon cœur en est touché d’une juste terreur,Ma constance en est surchargée ;L’infortune me tient de toutes parts enclos ;Dans un torrent d’ennuis ma raison submergéeMe laisse à la merci des flots.
Tous les malheurs en foule accompagnent mes pas ;Mes plus chers confidents ne me regardent pas,Ils ont horreur de ma presence ;Ceux qui pour l’interest m’aimoient apparemment,Et ceux qui m’estoient joints de sang et de naissance,M’abandonnent également.
72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources