Œuvres complètes, 1625‑1660· Les Pseaumes.
Le Xciiie Pseaume
Deus ultionum Dominus, etc.
Oseul Dieu tout-puissant, qui seul tiens entes mainsLes tonnerres vengeurs des crimes des humains,Et qui seul nous instruis à bien vivre et bien croire,Leve-toy de ton thrône, ô juge d’équité,Et confond aux enfers l’orgueilleux qui fait gloireDe son impieté.
Fay que les factions de ces audacieux,Que des aisles de cire élevoient dans les cieux,Puissent, dés en naissant, demeurer assoupies ;Pour oster aux méchans tout sujet d’esperer,Interdi le destin qui fait de ces impiesLes desseins prosperer.
Ce sont ceux dont jadis l’impitoyable main,D’un deluge de sang grossissant le Jourdain,A troublé les deux Dords de ce paisible fleuve,Et qui, portant partout la mort et la terreur,Massacra l’estranger, l’orphelin et la vefveD’une égale fureur.
Chasse hors de nos champs ces bataillons espais ;Que l’ange d’équité, protecteur de la paix,Confonde la discorde et ce qu’elle concerte ;Qu’il la traîne aux enfers par ses crins de serpens,Et que nos ennemis deviennent par leur perteSages à leurs despens.
« Nous pouvons, disent-ils, blasphemer et pecher :Dieu n’entend ni ne voit, on luy peut tout cacher ;Tout son soin est de faire éclater ses merveilles. »Mais y peut-il avoir quelque esprit assez lourdPour croire que l’ouvrier des yeux et des oreillesSeroit aveugle et sourd ?
Peut-on rien déguiser à celuy qui sait tout,Qui seul dans l’univers, de l’un à l’autre bout,Tient de nos actions les registres fidelles ;Qui voit au fond des cœurs ce qu’on a resolu,Et qui des passions justes et criminellesEst l’arbitre absolu ?
O bienheureux sont ceux dont les humbles espritsSoumettent leur raison aux loix que tu prescris,Sans juger des motifs de ta bonté profonde !Ils verront pour eux seuls l’orage se calmer,Et de dessus le port dans la mer de ce mondeLes pecheurs s’abysmer.
Chacun de ton pouvoir, comme de ton amour,Recevra les effets jusqu’à ce dernier jourSi craint, si reveré, si fatal à nos ames,Lorsque tous les esprits ranimeront leurs corps,Et que tu jugeras, sur un thrône de flames,Les vivans et les morts.
Mais en mon infortune où sera mon espoir ?De quel secours humain me puis-je prévaloirContre la faction qui contre moy conspire ?Qui peut me consoler en mon affliction ?Et qui peut rassurer ma crainte et mon empire,Que ta protection ?
Quand je suis abattu de leurs inimitiez,Ta puissance, ô grand Dieu ! me remet sur les pieds,Et me rend à la fois la vie et le courage ;Elle éclaire mon ame aux plus obscures nuits,Et change, dans un jour sans ombre et sans orage,En plaisirs mes ennuis.
Mon Dieu n’est point semblable aux juges d’icybas,Qui, bien loin d’amortir l’ardeur de nos debats,Par leurs arrests confus en augmentent la cause ;Qui laissent augmenter le desordre naissant,Et, tenant au bon droit toujours la bouche close,Condamnent l’innocent.
Celuy seul qui de tous est l’arbitre éternel,Qui témoigne aux eleus son amour paternel,Et qui m’offre à jamais sa grace pour refuge,Sait avec équité punir et pardonner,Et de ces apostats, comme severe juge,L’erreur exterminer.
72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources