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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1625‑1660· Les Pseaumes.

Le Xliiie Pseaume

Deus, auribus nostris, etc.

Racan· 72 vers

Les enfans d’age en âge apprendront de leurs peresComme autrefois, Seigneur, ta puissance voulutContre les artisans de nos longues miseresCombattre pour ta gloire et pour notre salut.

Ils sauront comme aprés nos guerres étoufféesNos ayeuls ont posé leurs arcs et leurs écus,Et que leurs bras, lassez d’élever des trophées,Ont imprimé le soc dans le champ des vaincus.

Ils ne l’eussent pas fait par la force des armes ;Mais tes mains et tes yeux, par des effets divers,Ne s’armerent pour eux que d’attraits et de charmes,Et pour leurs ennemis de foudres et d’éclairs.

O mon Maistre ! ô mon Roy ! si-tost que ta presenceRend le cœur à ton Oint et la force à son bras,L’orgueil de l’univers a-t-il quelque puissanceQu’il ne puisse choquer, briser et mettre à bas ?

Ce n’est ni par les dards, ce n’est ni par la lanceQu’on soumet l’ennemi sans l’avoir combattu :Toy qui mets le respect où regnoit l’insolence,Ren son esprit confus et son cœur abattu.

Aprés cette victoire en merveilles feconde,Je publiray sans fin tes bontez en tous lieux,Et mon ressentiment fera le tour du monde,Tandis que le soleil fera le tour des cieux.

Mais à quoy nous sert-il de sortir d’esclavagePour vivre sous un maistre aussi juste que doux,S’il faut qu’en le perdant nous perdions le courageEt fuyons devant ceux qui fuyoient devant nous ?

Quoy donc ? ta bergerie à jamais vagabondeSe verra loin des bords du Jourdain et du NilErrer en tant de lieux qu’à peine tout le mondePourra dans sa grandeur contenir son exil ?

Veux-tu laisser les tiens en proye à l’injustice,Où, leurs biens devorez par ces lâches espritsNe pouvant assouvir leur infame avarice,Leurs corps chargez de fers se verront mettre à prix ?

Si l’ennemi pour eux modere sa furie,Tous ses gestes témoins de sa ferocitéSemblent par le mépris et par la mocquerieAppesantir les fers de leur captivité.

Nos voisins, dont l’orgueil voyoit avec envieLes progrez qu’autrefois faisoit nostre valeur,Dans le sort inconstant qui conduit nostre vie,Voient avecque plaisir ceux de nostre malheur.

Et, lorsque le desir de sortir d’esclavageD’un genereux dépit nous anime le cœur,La honte luy succede et nous monte au visage,Nous voyant sous le joug d’un si lasche vainqueur.

Dans cette oppression d’infamie et de blâme,Nous avons toujours mis nostre esperance en toy,Et conservons toûjours dans le fond de nostre ameCe glorieux desir de mourir pour la foy.

Au milieu des serpens et des bestes cruelles,Ils font à nos terreurs succeder les tourmens,Et de leurs noirs cachots les ombres éternellesSemblent de nos prisons faire nos monumens.

Si parmi tant d’horreurs, d’aspics et de viperes,Nous effaçons ton nom de nostre souvenir,Pour servir d’autres dieux que celuy de nos peres,Qui le peut mieux que toy reconnoistre ou punir ?

Quand tu vois entraîner dans les fers des rebellesCeux que tu cherissois avec tant d’amitié,Quand tu vois comme agneaux égorger les fidelles,Ton bras est-il sans force, ou ton cœur sans pitié ?

Es-tu donc insensible en voyant de la sorteQu’on traite en cet exil nostre invincible foy,Toy qui sçais qu’icy bas la haine qu’on nous porteNe vient que de l’amour que nous avons pour toy ?

Réveille-toy, Seigneur, releve ta puissance :Nulle juste raison ne t’en peut dispenser ;Réveille-toy, Seigneur, releve l’innocence,Que l’orgueil des méchans s’efforce d’abaisser.

72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources