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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1625‑1660· Les Pseaumes.

Le Xlviiie Pseaume

Audite haec omnes, etc.

Racan· 80 vers

Peuples, venez tous m’écouter :La sainte fureur qui m’inspireVa sur les accords de ma lyreDe grands mysteres raconter.Ceux dont la doctrine profondeSe fait admirer dans le mondeN’y seront que des apprentis,Et les vers que je vais produirePeuvent également instruireLes plus grands et les plus petits.

A quoi sert de s’inquieterDe ce dernier jour où la vieNous sera pour jamais ravie,Puisqu’on ne le peut éviter ?Ces grans qu’une illustre naissanceComble de biens et de puissanceDescendent comme nous là bas ;Les tributs de mille provincesNe sauroient payer pour leurs princesCeluy qu’ils doivent au trépas.

L’on n’enfraint jamais cette loy,L’on n’est point receu pour son frereAu parquet du juge severe,Chacun y comparoist pour soy ;Mais les fins sont bien differantesDes ames icy bas errantesSous la servitude du sort :L’une est juste, l’autre infidelle ;L’une aura la vie éternelle,Et l’autre l’éternelle mort.

Ces cœurs remplis d’ambition,Ces heros, ces foudres de guerre,A peine de six pieds de terreGarderont la possession ;Leurs maisons changeront de maistre,L’on menera les brebis paistreSur leurs magnifiques pignons,Et verront les races futuresLa mousse au front de leurs mazuresCouvrir leurs armes et leurs noms.

Le bonheur qui pour un momentLes éblouît de ses lumieresLes rend comme bestes grossieresEt leuroste le jugement ;Comme l’aigneau qui se fourvoyeSuit celuy qui hors de la voyeS’est dans un abisme jetté,Ainsi leur mauvaise conduiteAttire la perte, à leur suite,De toute leur posterité.

Mais le vrai soleil se levantRendra par ses premieres flamesLe mesme lustre aux belles amesQu’elles avoient auparavant ;Celles que sa juste colerePour le peché du premier pereRetient esclaves dans les fers,Passant de la peine à la gloire,Verront, pour marque de victoire,La croix triompher des enfers.

Justes, ne soyez pas jalouxDe voir qu’au pecheur en ce mondeLe bien de toutes parts abonde,Il en sort aussi nud que vous ;Son esprit ; plongé dans les vices,Qui ne croit point d’autres délicesQue celles que goûte son corps,Ne s’attachant qu’aux choses basses,Croit que Dieu le comble de gracesQuand il le comble de thresors.

Et, combien que dans les douceursExemptes de trouble et d’envieIl puisse prolonger sa vieAutant que ses predecesseurs,Il a la mesme sepultureQue les bestes que la NatureFait dessous la fange pourrir,Sinon que l’on verra son ameMourir à jamais dans la flameDu regret de ne point mourir.

80 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources