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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1625‑1660· Les Pseaumes.

Le Xxxe Pseaume

In te, Domine, speravi, etc.

Racan· 126 vers

Au fort de l’ennuy qui me presseC’est à toy seul que je m’adresse,Source éternelle de tous biens !O seul Dieu, seul appuy de la foible innocence,L’équité de ton regne autant que ta clémenceT’oblige-t-elle pas à proteger les tiensQuand ils sont opprimez d’une injuste puissance ?

Permets que mon ame éploréeSoit dans ta maison assuréeDe sa légitime terreur,Et que de ces méchans l’insatiable envieDe honte et de malheur soit à jamais suivie ;Confon leur imposture, arreste leur fureur,Et défen à la fois mon honneur et ma vie.

Pren soin de ta vivante image,Quand elle entre dans le passageDu trépas à l’éternité ;Eclaire-la, Seigneur, d’une grace immortelle ;Et, bien qu’à son époux elle ait esté rebelle,N’a-t-elle pas repris cette mesme beautéQu’elle avoit quand ton fils mourut d’amour pour elle ?

Je confesse qu’avec justiceTu haïs ceux dont l’artificeS’adresse à tout autre qu’à toy.Moy qui say que ta voix est la verité mesme,Qu’en douter seulement est commettre un blasphème,Je veux sur l’équité, compagne de la foy,Poser les fondemens de mon pouvoir supréme.

Durant mes malheurs incurablesTes yeux benins et favorablesRegardoient mon humilité.Des armes des vainqueurs ta bonté me retire,Et dans un air plus doux qu’à présent je respire,Non content de m’avoir rendu la liberté,Tu veux sur leurs Estats élargir mon empire.

Jette les yeux sur ma misere,Voy que. la fortune prospereVeut déja me tourner le dos :Un malheur imprévu fait de mon cœur sa proye,Et dans les plus beaux jours que le ciel nous octroyeL’envie et le mépris, jaloux de mon repos,Meslent d’ombre et d’ennui ma lumiere et ma joye.

Tu vois que mon mal continue,Et que ma force diminueComme s’augmente ma douleur ;Et mon affliction, qui se rend si commune,Me touche beaucoup moins et m’est moins importuneVoyant mes ennemis rire de mon malheur,Qu’en voyant mes amis pleurer mon infortune.

Comme un corps sans cœur et sans ameLe monde me traite d’infameEt me montre avecque mépris ;Et tel qu’est un vaisseau qui par un souffle agileEst formé d’un cristal transparent et fragile,Plus il est precieux, plus son riche débrisRend à le réunir nostre peine inutile.

Telle est cette illustre provinceOù chacun pour se faire princeSe cantonne dans son quartier :La grandeur de son tout perd sa force et sa grace,Et l’espoir assuré parmy la populaceQue l’on ne la sçauroit remettre en son entierAugmente aux factieux l’insolence et l’audace.

Mais quand leur injuste courageComplote en l’excés de leur rageMa prison, ma perte ou ma mort,C’est, ô Dieu tout-puissant, en toy seul que j’espere ;Par ton esprit de paix leur haine se tempere,Tu viens à mon secours, tu rens vain leur effort,Et me sers à la fois de sauveur et de pere.

Confon leurs nouvelles maximes,Soy l’appuy des rois legitimesEt des illustres malheureux ;Commets en bonne main les sceptres que tu donnes,Assure les Estats sur de fermes colomnes,Et fay voir que ton bras, qui travaille pour eux,Sait l’art de rassembler le débris des couronnes.

Couvre de honte ces infamesQui reprochent aux bonnes amesQu’on te prie inutilement ;Fay qu’à ces vains moqueurs le remors qui les rongeLeur face, en tous endroits où leur erreur les plonge,Endurer à jamais le mesme chastimentQu’on prepare aux enfers à l’esprit de mensonge.

Impose un éternel silenceA ces méchans dont l’insolenceTaxe nos plus justes desirs ;Fay que, jaloux de ceux qui dessous tes auspicesOnt pû se garentir de l’amorce des vices,Ils connoissent combien nos solides plaisirsSont bien plus permanens que leurs moles delices.

Fis-tu pas voir à tous les hommes,Comme à ceux du siecle où nous sommes,Et par ta vie et par ta mort,Qu’ils peuvent s’assurer que leur nef vagabondeAu-dessus de la nuë où le tonnerre gronde,Si ta grace éternelle est son pole et son nort,Sortira sans peril des tempestes du monde ?

Alors la plus noire maliceManquera d’ombre et d’artificePour ternir ma fidelité.Seigneur, ta providence à mes vœux favorableM’offre pour mon asyle un sejour agreable,Que la force des murs jointe à la pietéOnt rendu pour jamais aux méchans imprenable.

Que de foiblesse avoit ma crainte !Que d’injustice avoit ma plainteQuand je murmurois contre toy !Aprés tant de tristesse, aprés tant de souffrance,Ta grace, qui se rend à ma perseverance,Fait voir que dans les cœurs la veritable foyPeut jusques au tombeau nourrir son esperance.

Vous qui, francs d’espoir et d’envie,Jouissez, aprés cette vie,Du plus parfait de tous les biens,Qui de ces veritez reverez l’excellence,AHmirez les effets de la foudre qu’il lance,Comme il sait relever l’humilité des siens,Et de ses ennemis confondre l’insolence.

Et vous qui nous servez d’exemples,Beaux esprits dont il fait ses temples,Dignes images du Seigneur,Quand le monde et la chair vous tendent leurs amorces,Faites avec vos corps de genereux divorces,Et lorsque ces mutins troublent vostre bonheur,Dans l’ardeur du combat renouveliez vos forces.

126 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources