Œuvres complètes, 1625‑1660· Les Pseaumes.
« Pardon, mon Dieu, pardon, je reconnois mon crime »
Miserere mei, Deus, etc.
Pardon, mon Dieu, pardon, je reconnois mon crime.Il est vrai, mon supplice est juste et legitime,Je ne merite point d’en avoir un plus doux ;Mais, puisque de tout temps ta force est ma défense,Pren encore le soin de laver mon offense,Et souffre que ta grace appaise ton couroux.
L’esprit pasle et sanglant du miserable UrieMe comble nuit et jour de crainte et de furie ;Je pense à tout moment qu’il s’apparoist à moy,Et m’imagine alors (tant mon ame est confuse)Que par tout où je suis tout le monde m’accuse,Encor que mon peché n’y soit seu que de toy.
Au thrône où tu m’as mis je ne puis reconnoistreAutre Seigneur que toy pour arbitre et pour maistre ;De toy seul mon offense attend les chastimens ;Ton pouvoir absolu ne rend compte à personne ;Ou soit qu’il me punisse, ou soit qu’il me pardonne,On ne peut murmurer contre tes jugemens.
J’estois sans ton secours de ta grace incapable,Avant que d’estre né tu m’as jugé coupable,J’ay toûjours en croissant veû croistre mon peché ;Toutefois ta bonté m’aida dés ma naissance,Et de tous les secrets hors de ma connoissanceTon esprit qui sait tout ne m’avoit rien caché.
Après tant de bienfaits vivans dans ma memoire,J’ay commis contre toy l’offense la plus noireQui jamais soit tombée en l’ame d’un pecheur ;La mienne toutefois s’est toûjours confiée,Quand les eaux de ses pleurs l’auront purifiée,De pouvoir à la neige egaler sa blancheur.
Lors de mes longs ennuis l’heureuse délivranceRemettra dans mon cœur la joye et l’assurance,Ma seule peur sera celle de t’offenser ;Et, voyant tous mes soins se porter à te plaire,Tu n’auras plus pour moy ce front plein de colere,Qui semble ne me voir que pour me menacer.
Mon ame, qui ’déja croit sa mort arrestée,Pensera par ta grace estre ressuscitée,Quand elle reviendra luy servir de soustien ;Et mes yeux cesseront de pleurer son absence,Lorsque ton saint Esprit, ami de l’innocence,N’aura plus en horreur d’accompagner le mien.
Il me rendra l’espoir de la vie éternelle ;Si ton affection veille pour ma tutelle,Mon esprit satisfait n’aura que desirer ;Et ses sages avis, m’apprenant à mieux vivreM’apprendront à remettre au chemin qu’il faut suivreTous ceux que mon exemple en a fait égarer.
Vien donc laver le sang dont j’ay taché mon ame,Chasse de mon esprit cette impudique flameQui le comble de honte et de timidité,Permets que ta pitié l’assure et le console ;Seigneur, ouvre ma bouche, et me ren la parole,Afin que je l’employe à louer ta bonté.
J’aurois mainte victime en cendre consumée,Mais je say que cela n’est qu’un peu de fuméeDont ton juste courroux ne se rappaise pas ;La seule qui te plaist et qui toutes surpasseEst quand l’on sacrifie à l’amour de ta graceL’amour que nous portons aux choses d’ici bas.
Si jamais, ô Seigneur, ta bonté coustumiereRemet Jerusalem en sa beauté premiere,Et la voit de bon œil comme aux siecles passez,Nous t’y presenterons dedans nos sacrificesAvecque nos taureaux, nos cœurs et nos services,A l’envi de tous ceux qui nous ont devancez.
66 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources