Œuvres complètes, 1625‑1660· Odes
Ode
Plaisant séjour des ames affligées,Vieilles Forests de trois siecles âgées,Qui recelez la nuit, le silence et l’effroy,Depuis qu’en ces deserts les amoureux, sans crainte,Viennent faire leur plainte,En a t on veu quelqu’un plus malheureux que moy ?
Soit que le jour, dissipant les étoiles,Force la nuit à retirer ses voilesEt peigne l’orient de diverses couleurs,Ou que l’ombre du soir, du faiste des montagnes,Tombe dans les campagnes,L’on ne me voit jamais que plaindre mes douleurs.
En mon sommeil, aucunefois les songesTrompent mes sens par de si doux mensongesQu’ils donnent à mes maux un peu de reconfort.O dieux ! de quel remede est ma douleur suivie,De ne tenir la vieQue des seules faveurs du frere de la Mort !
Cette beauté dont mon ame est blessée,Et que je vois toûjours dans ma pensée,Jusques dedans les cieux commande absolument,Et, si ce petit dieu qui tient d’elle ses armesN’est captif de ses charmes,Il en doit rendre grace à son aveuglement.
Il faut pourtant, après tant de tempestes,Borner mes vœux à de moindres conquestes.Je devrois estre sage aux dépens du passé ;Mais ses perfections, ses vertus immortellesEt ses beautez sont telles,Que pour estre insensible il faut estre insensé.
Son œil divin, dont j’adore la flame,En tous endroits éclaire dans mon ame,Comme aux plus chauds climats éclaire le soleil ;Et, si l’injuste sort, aux beautez trop severe,A fait mourir son frere,C’est que le Ciel voulut qu’il n’eût point de pareil.
Ainsi Daphnis, emply d’inquietude,Contoit sa peine en cette solitude,Glorieux d’estre esclave en de si beaux liens.Les nymphes des forests plaignirent son martyre,Et l’amoureux ZephireArresta ses soûpirs pour entendre les siens.
42 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources