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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1625‑1660· Odes

Pour monseigneur le duc de bellegarde

pair et grand ecuyer de France.

Racan· 102 vers

Amour, à qui je dois les chansons immortellesQui par toute la terre ont volé sur tes ailes,Et qui seul m’as enflé le courage et la voix,N’es-tu pas bien enfant alors que tu m’invitesD’oublier les rigueurs pour chanter les meritesD’une ingrate beauté qui méprise tes loix ?

Permets qu’employant mieux les accords de ma lyre,Je chante mon Roger, l’honneur de cet empire,Et qui dessous le tien si long-tems a vécu.Puisque de sa valeur tu fus toûjours le maître,En disant ses vertus ne fais-je pas connoîtreLa gloire du vainqueur par celle du vaincu ?

Quand trois lustres passez le mirent hors d’enfanceEt que parmi la joye et la magnificenceLes Delies admiroient ses aimables appas,Combien en oyoit-on soûpirer leur martire ?Si tu voulois, Amour, tu sçaurois bien qu’en dire,Toy qui ne l’as jamais abandonné d’un pas.

A peine le coton ombrageoit son visage,gue déja sous Henry ce genereux courageit voir par les effets qu’il étoit fils de Mars ;Toy-même dés ce tems l’aimas comme ton frere,Et quittas sans regret le giron de ta merePour suivre sa fortune au milieu des hazards.

Tu fus toûjours depuis son demon tutelaire,Tu fis avecque luy ta demeure ordinaire,Quelquefois dans son cœur, quelquefois dans ses yeux ;De ses plus beaux desseins tu fus toûjours complice,Et preterais l’honneur de luy rendre serviceA celuy de regir les hommes et les Dieux.

Quand ses jeunes attraits triomphoient des plus belles,Combien as-tu de fois fendu l’air de tes ailesPour éclairer ses pas avecque ton flambeau ?Et quand toute la cour admirait ses merveilles,Pour voir en tous endroits ses graces nompareilles,Combien as-tu de fois arraché ton bandeau ?

Mais nos prosperitez sont de courte durée ;Il n’est point ici-bas de fortune asseurée :Elle changea bien-tost nos plaisirs en douleurs,Quand, durant une paix en délices feconde,La Seine, par la mort du plus grand roy du monde,Vit rouler dans son lict moins de flots que de pleurs.

En vain lors les esprits envieux de sa gloireDégorgerent le fiel de leur malice noirePour luy ravir l’honneur dont il est revestu ;L’équité de ses mœurs, qui luy servoit d’égide,Fit qu’après ses travaux à la fin cet AlcideForça mesme Junon d’admirer sa vertu.

Tel qu’un chesne puissant, dont l’orgueilleuse teste,Malgré tous les efforts que luy fait la tempeste,Fait admirer nature en son accroissement ;Et son tronc venerable aux campagnes voisinesAttache dans l’enfer ses secondes racines,Et de ses larges bras touche le firmament.

Tel parut ce guerrier, quand leurs folles penséesTascherent de ternir ses actions passées ;Plus il fut traversé, plus il fut glorieux ;Sa barque triompha du couroux de Neptune,Et les flots qu’émouvoient les vents de la fortune,Au lieu de l’engloutir, l’éleverent aux cieux.

Ses lauriers, respectez des tempestes civiles,Dans les champs où la Saône épand ses flots tranquilesProtegerent Themis en nos derniers malheurs ;Aux vents seditieux ils défendoient l’entrée,Et n’en souffroient aucun en toute la contréeQue celuy seulement qui fait naistre les fleurs.

Déja se ratizoient nos rages domestiques,Déjà Mars apprestoit les spectacles tragiquesPar qui l’on voit tomber les empires àïas ;Jamais sa cruauté n’a produit tant de plaintes,Non pas mesme jadis quand les cendres éteintesNe sçûrent au bucher eteindre leurs debas.

Toutefois sa prudence à nostre aide fataleCalma de nos discors la passion brutale,Et toucha nos fureurs d’un sentiment humain ;Bellonne s’appaisa contre toute esperance,Et le fer aiguisé pour détruire la FranceEncore tout sanglant luy tomba de la main.

Roger, dont la valeur méprise la fortune,En ce temps où chacun ta faveur importune,Et souffre laschement l’insolence du sort,A toi seul nous devons des vœux et des images ;Si quelque liberté reste dans les courages,C’est ta seule vertu qui lui sert de support.

Nos crimes trop frequents ont lassé le tonnerre ;Le Ciel ne punit plus l’engeance de la terre,Qui déja reproduit tant de monstres divers ;Le destin absolu regne à sa fantaisie ;Les dieux, dans leur Olympe enyvrez d’ambroisie,Se déchargent sur lui du soin de l’univers.

Mais parmi tant d’ennuis dont l’envie enragéeDepuis un si long-temps a la France outragée,Qu elle est presque réduite à ployer sous le faix,Certes le seul de tous qui nous est le plus rudeEst de voir que le siecle a trop d’ingratitudeEt ne reconnoist pas l’honneur que tu luy fais.

Pour moy, de qui l’enfance au malheur asservieSurmonta les soucis qui menaçoient ma viePar l’excez des faveurs qu’elle receut de toy,Ces obligations me rendent insolvable ;Mais dois-je estre honteux d’estre ton redevableSi la France à jamais l’est aussi bien que moy ?

102 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources