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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1625‑1660· Odes

Au fleuve du loir débordé

Ode.

Racan· 80 vers

Loir, que tes ondes fugitivesMe sont agreables à voir,Lorsqu’en la prison de tes rivesTu les retiens en leur devoir,Au lieu de voir sur tes rivages,Durant ces funestes ravages,Les peuples maudire tes eaux,Quand leurs familles effrayéesCherchent de leurs maisons noyéesLe débris parmy les roseaux !

Déja, dans les terres prochaines,Ton courroux, enflé de bouillons,Traînant les arbres dans les plaines,Arrache les bleds des seillons ;Déja les peuples des campagnesCherchent leur salut aux montagnes ;Les poissons logent aux forests,Quittant leurs cavernes profondes,Et la nasselle fend les ondesOù le soc fendoit les guerets.

Mais, pour voir des chasteaux superbes,Détruits par tes debordemensA peine laisser dans les herbesLes marques de leurs fondemens.Pour voir les champs les plus fertilesChangez en marests inutiles,Cela ne m’offenseroit pas,Si ton impetueuse rageNe s’opposoit point au voyageOù l’amour conduisoit mes pas.

Si quelque vain desir de gloireTe donne une jalouse ardeurD’imiter la Seine ou la LoireEn leur admirable grandeur,Lorsque, lassé de ton audace,Changeant ta colere en bonace,Tu rentreras dans ton berceau,L’on t’appellera temeraireDe voir qu’en ton cours ordinaireTu n’es plus qu’un petit ruisseau.

O pere ingrat à mes prieres !Pourquoy m’es-tu si rigoureux ?Autrefois les dieux des rivieresComme moy furent amoureux.L’œil de la belle DejanireFait qu’encore aujourd’huy soupireEt brusle dans son froid séjourCe pauvre fleuve, triste et morne,Qui predit avecque sa corneL’esperance de son amour.

L’on voit encore en la SicileCeluy qu’un beau feu consumoit,A qui rien ne fut difficilePour jouir de ce qu’il aimoit ;Et peut-estre cette inhumaineQui donne à mon cœur tant de peineBlesse le tien des mesmes traits,Quand ses yeux, où l’amour reside,Viennent dans ton cristal liquidePrendre conseil de leurs attraits.

C’est d’où vient la jalouse envieQui s’oppose à mes volontez :Pour jouir tout seul de Sylvie,Tu l’enfermes de tous costez.Ces beaux astres de qui les flâmesCaptivent tant de belles amesSont captifs dans une maison,Et semble qu’en tes bras humides,A l’exemple des Aloïdes,Tu tiennes les dieux en prison.

Mais toutes mes plaintes sont vaines :Le bruit de ses flots irritez,Qui vont grondant parmi les plaines,Garde mes cris d’estre écoutez.Il faut, sans plus longue demeure,Ou que je passe, ou que je meure.Puisque l’excez de mes douleursAucune tréve ne m’octroye,Autant vaut-il que je me noyeDans ce fleuve que dans mes pleurs.

80 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources