Œuvres complètes, 1625‑1660· Odes diverses
« Depité contre Amour, mon cœur s’estoit promis »
Depité contre Amour, mon cœur s’estoit promisQue jamais ce tyran ne le verroit soumisAux loix d’une maistresse ;Mais, ô sage Raison, qui fais tout pour le mieux !L’on n’est point obligé de tenir la promesseQu’on fait contre les dieux.
Les beaux yeux d’Artenice, aussi fiers que puissans,Ont, malgré tes efforts, rendu mes propres sensEnnemis de ma vie,Et me donnent la mort par un si doux poisonQue, si je perds l’espoir, je perds aussi l’envieDe voir ma guerison.
Pour elle, i’ay déja tant combatu le sortQue la fin de mes jours est le seul reconfortOù mon espoir se fonde ;Mais que sert de conter les maux que j’ay soufferts,Puis qu’au lieu d’estre plaint, je vois que tout le mondePorte envie à mes fers ?
Son teint a des appas qui n’ont rien d’emprunté ;Ses yeux ont des rayons dont la vive clartéToute clarté surmonte,Et, depuis que la terre a produit ces flambeaux,Le Soleil n’ose plus, de peur de voir sa honte,Se mirer dans les eaux
Après mes longs travaux, après tant de tourment,Queferay-je, Raison, si d’aucun sentimentLa pitié ne la touche ?Tous ses charmes sont pleins de chaisnes et de traits,Et mesme les refus d’une si belle boucheNe sont point sans attraits.
Quand tu vois dans ses yeux ce monarque des cœurs,Toy mesme tu me dis qu’à de plus doux vainqueursJe ne pouvois me rendre.Tu braves ce tyran quand tu ne le voy pas ;Mais, si-tost qu’il paroist, au lieu de me deffendre,Tu mets les armes bas.
Reconnois ta foiblesse et cede à la beautéDont la douce rigueur me retient arrestéD’une chaisne éternelle.Tu t’opposes en vain aux volontez du sort,Puisque tu n’y peux rien : je dois attendre d’elleOu ma vie, ou ma mort.
42 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources