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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1625‑1660· Odes diverses

« Il me faut desormais d’une juste contrainte »

Racan· ODE.· 60 vers

Il me faut desormais d’une juste contrainteMettre fin à ma plainte,Et souffrir pour Cloris ce que le Ciel voudra.Aussi bien la prison où je languis pour elleEst si douce et si belleQue, quand je me plaindray, pas un ne me plaindra.

Chacun de ses cheveux tient une ame enchaisnée ;Comme la destinée,Elle fait les mortels heureux et malheureux,Et les traits de ses yeux, plus puissans que le foudre,Mettroient le monde en poudre,S’il meritoit l’honneur d’estre bruslé par eux.

Je ne m’estonne point que ce tyran des ames,Armé de tant de flames,Fasse contre son sein d’inutiles efforts :En tout temps les hyvers, ainsi que dans la Thrace,En occupent la place ;La glace est au dedans et la neige au dehors.

Cette ingrate Cloris est si pleine de charmesQue les cœurs n’ont point d’armesOù les traits de ses yeux ne puissent penetrer,Et les dieux n’ont jamais, quoyque le monde crie,Banny l’idolatrie,Qu’afin de la pouvoir tous seuls idolatrer.

Henry, de qui le nom fut plus grand que la terre,Et de qui le tonnerreA fait taire les vents de nos seditions,S’estimoit honoré d’une gloire plus belleD’estre vaincu par elleQue d’estre le vainqueur de tant de nations.

Au moins, si sa rigueur rend ma playe incurable,Ma mort est honorable,Puisque je suis blessé par de si belles mains ;Et j’ay ce reconfort, en souffrant tant de peines,D’avoir porté les chaisnesQui souloient enchaisner le premier des humains.

En l’excessive ardeur de ma perseverance,D’une belle esperanceL’Amour essaye en vain de consoler mes pleurs ;Mais ne sçait-on pas bien qu’il a cette coustumeDe sucrer l’amertume,Et que tous ses filets sont tendus sous des fleurs ?

Celuy qui sur les eaux va tenter la fortune,Le calme de NeptuneL’asseure pour un temps de l’injure du sort ;Mais à la tin les flots, en escumant leur rage,S’enflent d’un tel orageQu’ils luy font regretter les delices du port.

Ainsi ce dieu, qui porte une éternelle envieA l’heur de nostre vie.Traverse àtous les coups l’espoir des plus contens ;Sa bonace infidelle abuse tout le monde,Et souvent dans son ondeLes jours les plus sereins sont les plus inconstans.

Je sçay combien d’orage et combien de tempesteSa cruauté m’apreste,Et combien mon dessein sera laborieux ;Mais aux braves efforts d’un courage invincibleIl n’est rien d’impossible :Les penibles conseils sont les plus glorieux.

60 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources