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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1625‑1660· Odes diverses

« Vous qui riez de mes douleurs »

Racan· ODE.· 73 vers

Vous qui riez de mes douleurs,Beaux yeux qui voulez que mes pleursNe finissent qu’avec ma vie-, ^ :Voyez l’excez de mon tourmentDepuis que cet éloignementM’a vostre presence ravie.

Pour combler mon adversitéDe tout ce que la pauvretéA de rude et d’insuportable,Je suis dans un logis desert,Où par tout le plancher y sertDe lit, de bufet et de table.

Nostre hoste avec ses serviteurs,Nous croyant des reformateurs,S’enfuit au travers de la crote,Emportant, ployé sous ses bras,Son pot, son chaudron et ses dras,Et ses enfans dans une hote.

Ainsi, plus niais qu’un oison,Je me vois dans une maisonSans y voir ny valet ny maistre ;Et ce spectacle de malheurs,Pour faire la nique aux voleurs,N’a plus ny porte ny fenestre.

D’autant que l’orage est si fortQu’on voit les navires du portSauter comme un chat que l’on berne,Pour sauver la lampe du vent,Mon valet a fait en resvantD’un couvre-chef une lanterne.

Après maint tour et maint retour,Nostre hoste s’en revient tout courEn assez mauvais esquipage,Le poil crasseux et mal peigné,Et le front aussi renfrognéQu’un escuyer qui tanse un page.

Quand ce vieillard déja casséD’un compliment du temps passéA nous bienveigner s’évertuë,Il me semble que son nez torsSe ploye et s’alonge à ressorsComme le col d’une tortuë.

Force vieux soldats affamez,Mal habillez et mal armez,Sont icy couchez sur du chaume,Sont icy couchez sur du chaumeQui racontent les grands exploitsQu’ils ont faits depuis peu de moisAvecque monsieur de Bapaume.

Ainsi nous nous entretenonsSur le cul, comme des guenons,Pour soulager nostre misere.Chacun y parle en liberté,L’un de la prise de Paté,L’autre du siege de Fougere.

Nostre hoste, qui n’a rien gardé,Voyant nostre souper fondéSur d’assez foibles esperances,Sans autrement se tourmenter,Est resolu de nous traiterD’excuses et de reverences.

Et moy, que le sort a reduitA passer une longue nuitAu milieu de cette canaille,Regardant le ciel de travers,J’écris mon infortune en versD’un tison contre une muraille.

O beau soleil, le seul flambeauQui conduit mes jours au tombeau !Quand vous sçaurez ce qui se passe,Je vous asseure, sur ma foy,Si vous n’avez pitié de moy,Que je n’espere plus de grace.

73 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Racan, Paris, P. Jannet, 1857· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources