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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes fantasques, 1883

L’enragé

Jean Rameau· 120 vers

Holà-ho ! Holà-ho ! les flâneurs, les badauds,Les gros rentiers juteux comme des fricandeaux,Les dames dont les chairs ont un goût de pistache,Venez : je ne mords point… oh ! non : puisqu’on m’attache !Là, plus près, les bourgeois ; pas tant, vous, les marmots :Je pourrais vous happer la tête, entre deux mots.C’est ça : regardez-moi gigotter ce quadrille :Holà-ho ! holà-ho !…Si je suis un gorille ?…Si je suis un Kroumir, si je suis un damné ?…Oh ! vous avez l’esprit diablement mal tourné ;Rien de cela : je suis un bimane vulgaire,Un électeur, ancien élève apothicaire.Holà-ho ! Mettez-vous en cercle, à quelques pas,Afin qu’en vous parlant je ne vous jette pasDe la bave au museau ; car ma bave est terrible :Un chat que j’ai mordu pique une danse horrible,Comme moi, dans un coffre, au galetas, là-haut ;Nous crèverons tous deux, cette nuit… Holà-ho !

Ah ! la gueuse, ah ! la gueuse, ah ! la vieille sorcière !…C’est elle, la Margot, l’aspirante rosière,Qui cause tout cela ; je le sais bien, allez.Ah ! c’était une fille aux flancs bien modelés,Une fille superbe, oh ! superbe, vous dis-je,Et sage donc !… un vrai phénomène, un prodige ;Cette fille-là m’aime encore au paradis,Parole d’honnête homme !Un soir d’août, je lui disJe ne sais quoi de bête en prenant ses menottes.C’était dans une sente où râlaient des linottes,Où des arbres ronflaient, les feuilles à l’envers ;Margot leva sur moi ses yeux tout grand ouvertsEt je sentis sa main tressaillir dans la mienne.

Ah ! je l’aimai vraiment, autant qu’il m’en souvienne,Huit jours, peut-être neuf.Elle avait un chien gris,Très aimable : Bismarck ; un chien très bien apprisQui comptait jusqu’à sept, pour de la cassonade.Bismarck suivait toujours Margot en promenade,Et, quand nous nous couchions sur le bord des chemins,Avec des yeux très doux il nous léchait les mains.Oui ! c’étaient, je vous dis, deux bêtes excellentes.

Voilà vingt jours, Frisca, la reine des galantes,Fort ennuyeusement me baisait sur les yeux.Il faisait chaud, très chaud ; l’enfer était aux cieux,Et la terre cuisait comme un œuf à la poële.Sentant je ne sais quoi me gratter dans la moelle,Je me vautrais dans l’herbe épaisse, avec Frisca.C’était très bon ; le vent, comme un harmonica,Nous portait des lambeaux de chansons campagnardes,

Tout à coup, j’entendis au loin des voix grognardes,Quelque chose d’affreux et d’idiot beuglé,Tel qu’un discours d’aveugle ou de chien étranglé.

Je regardai la route et devinai l’histoire :

Des gens noirs qu’on eût crus sortis d’une écritoireY filaient, y filaient comme un macaroni :On allait installer un mort dans son garni.On pleurait, on chantait ; un vacarme du diable.Très chic, l’enterrement ! un coup d’œil impayable ;On grimaçait des yeux, comme cela, tenez……A la fin, tout au bout des gens capuchonnés,Maigre, piteux, ainsi qu’un fantôme qui passe,Un chien gris se traînait, hurlant, la tête basse :Bismarck !Je l’appelai : Bismarck, Bismarck ! viens ! viens !

Oh ! quels yeux ! oh ! quels yeux !… tenez, comme les miens ;Deux yeux qui brûleraient la poudre à quinze mètres.

Un bon chien, dit Frisca, très fidèle à ses maîtres.Tu sais ; c’est la Margot que l’on enterre…‒ Ah ! bah !Oui, la belle Margot ; on dit qu’elle gobaUn chenapan, trouvé dans un bois, à la brune,Qui cracha le noyau quand il eut pris la prune.‒ Farceur !‒ Le chagrin l’a tuée.‒ Allons, tant mieux !Et toujours la Frisca me baisait sur les yeux,Une vieille habitude ‒ Ouf ! cela vous étouffe !Cette canaille, avec sa chevelure en touffe,Comme un poing d’herbe jaune à l’arôme énervant,Me me tait sur le front comme un blond paravent.Je ne voyais plus qu’elle avec ses yeux d’ogresse ;C’était très doux : j’avais un vague flot de graisseQui me coulait partout, dans le cou, sur les yeux.Délicieux, vous dis-je, ah ! vrai ! délicieux !

Holà-ho !… Qu’est-ce donc qui beugle sur la route ?Holà-ho ! holà-ho !…Comme un po ı qui broute,Je relevai la tête au dessus des buissons.

Oh ! mes enfants, tenez, tâtez-moi ces frissons,Sentez-vous ? J’ai cela depuis ce jour du diable.

Au galop, au galop, essoufflée, effroyable,Une bête fondait sur moi, lugubrement,En gueulant, en suant, en bavant, en fumant…Au secours !… une bête, une bête emportéeComme si quelque diable en feu l’avait montéAu secours !… Oh ! ces yeux … Au secours !… Oh ! ces dents !Je m’enfuis, je m’enfuis, mais les souffles ardents,Et la foudre, et les noirs esprits de la tempête,Vont comme une tortue auprès de cette bête !Au secours ! au secours ! au secours !…‒ Gnac ! ‒ Voilà !Tiens, gredin tiens, bandit ! tiens, monstre !Elle hurlaTrois fois en me mordant, la bête âpre et friande,Et, comme elle mâchait un morceau de ma viande,Elle s’affaissa, morte, après l’avoir mangé.C’était Bismarck, le chien de Margot, enragé.

Enragé, les bourgeois, enragé, les bichonnes !…Si vous voulez sauter comme des folichonnes,Et sentir au gosier passer des cents de clous,Venez, je n’ai qu’à mordre ; approchez, les loulous !Oh ! c’est drôle, très drôle ! On en crève de rire…Holà-ho ! holà-ho !… très drôle ! On se sent frireComme un simple goujon, et l’on se mange après :Tenez ; moi, j’avais faim : j’ai mangé mes jarrets ;On vous donne à l’hôtel des beefteacks moins nature ;Il en reste ; goûtez, c’est comme une friture…Je vais voir si Margot veut en goûter, là-haut ;J’y vais, je pars, voilà : je crève… Holà-ho !

120 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes fantasques, PARIS, E.D. MONNIER ET Cie, ÉDITEURS, 1883· numérisation books.google.fr· Sources