Poèmes fantasques, 1883
Les amours de Ninette
Vous n’avez pas connu Nine, la petiote ?Nine, c’était l’enfant d’un brave patriote,Le père Dominique. Autrefois, un bouletDe passage ayant pris galamment son mollet,Dominique fut fait gardien d’un cimetière.
Il fallait, mes amis, voir Nine, la portière,Et les yeux, les beaux yeux, que cela vous avait !C’était doux comme un miel céleste. Et l’on trouvaitHeureux les trépassés qu’un corbillard emporte,Puisque Nine, là-bas, venait ouvrir la porte.N’aimez-vous pas la paix des tombes, l’oraisonDes hauts cyprès offrant leur grave frondaisonAu vent qui les secoue en s’imprégnant d’essencesN’aimez-vous pas la fougue et les effervescencesDe la sève, encombrant de vie et de gaîtésCes coins gras où les morts se fondent par pâtés ?
C’est là qu’avait grandi Nine, l’enfant jolie.Elle avait, dans son être, une mélancolieMystique, un de ces purs et saints recueillementsComme en ont, sur le seuil des pieux monuments,Ces angelets pleurant d’éternels pleurs de pierre.Et, quand elle passait, lente, au milieu du lierreEt de l’herbe qui pousse en étreignant les croix,Autour de son corps svelte, autour de ses reins droitsEt pudiques, ce lierre et cette herbe entêtéeS’enroulaient comme autour d’une vierge sculptée.
Nine tomba malade, un jour, vers ses quinze ans.
Elle avait un teint pâle avec des yeux luisants,Et puis, on ne pouvait calmer ses insomnies.
Une nuit, où le vent disait des litanies,Dehors, dans les cyprès, comme un enfant de chœur,Nine, sentant le spleen amer noyer son cœur,Comme un ramier farouche enfui d’une volière,S’échappa, toute blanche, au fond du cimetière.
C’était en août. L’air tiède et lourd asphyxiait ;On eût dit que la plaine, au loin, s’extasiait,Sous l’orgie éclatante et superbe des astres ;Et, comme un grand vaisseau sombré dans des désastres,La lune, charriée à l’horizon houleux,Montrait sa quille rouge émergeant des cieux bleus.Et Nine regardait ces choses. Et les lierres,Et les herbes, et les floraisons familièresL’agaçaient comme avec des pattes de velours.Et les cyprès trapus, ployant leurs cônes lourds,Saluaient ; et, du sein des pelouses vivaces,Des morts semblaient surgir avec de blondes faces,Gras et vermeils, joyeux comme de bons vivants.Oh ! tout ce qu’on oyait de choses dans les vents !Oh ! tout ce qu’il coulait du ciel de capiteusesLiqueurs, de flots de joie et de clartés laiteuses !Quelle est donc cette fièvre, ô Dieu, qui trouble ainsi ?
Au fond du cimetière, à droite, comme siLa fièvre également lui donnait des vertiges,Je ne sais quel oiseau hoquetait dans les tiges,
Nine s’avança, folle, avec sa gorge à nu.C’était près du tombeau d’un jeune homme inconnu,Enterré là depuis des ans. Sur une pierre,On lisait : « Ici-gît Durand Eugène-Pierre,Mort à quinze ans. Priez pour lui. » L’on devinaitEnsuite des pleurs creux où la mousse venait.
Quinze ans ! il était mort à quinze ans ! Et les rhues,Et les ronces, et les épines poussaient, drues,Sur ce corps, le couvrant de dards comme un vieux preux.Oublié ! Seul, un plant de fenouils vigoureuxS’inclinait sur la tombe aux trois quarts disparue.Or, malgré tous les dards et l’ortie et la rhue,Nine mit ses genoux sur cette fosse-là.Et tout son être vierge et blanc s’auréola,Et son corps s’enrichit de carnations roses,Et ses beaux yeux d’azur, cavés par les chloroses,Prenant l’éclat stellaire et franc des nuits d’été,Ruisselèrent de pleurs tièdes ; et sa beauté,Comme si le soleil était éclos en elle,Marmoréenne et froide, exubéra, charnelle.Oh ! chantez, tous les chœurs des grands cieux brasillants !Alors, écartant l’herbe où perlaient des brillants,Nine se pencha, souple, afin de mieux relireLa banale épitaphe, et, prise d’un délireÉtrange, machinale et folle, elle posaSes lèvres sur ce nom de mort, qu’elle baisa.L’amour, l’immense amour s’allumait dans ses veines !
Et, dans l’herbe, où semblaient s’entr’ouvrir des verveines,Fendant la pierre grise avec son front puissant,Nine crut voir le mort surgir, éblouissant,Beau, grand, fier, comme l’est un dieu des vieilles fables ;Et cet homme lui dit des choses ineffables.Oh ! Nine comprenait maintenant ces ardeursDes astres tournoyant aux noires profondeurs,Et ces sanglots des vents, et ces frissons des tiges,Et ces énervements tendres, et ces vertigesQu’on éprouve à humer l’air chaud de thermidor !Et, lentement, ainsi qu’un enfant qui s’endort,Nine s’allongea, blanche, à côté de la tombe ;Et, sensuellement, comme un baume qui tombe,Elle sentit venir les bénédictionsDe ce fourmillement de constellations ;Et ses yeux, alanguis de lueurs mirifiques,Se fermèrent, et les ramures pacifiquesSe turent, et la brise aussi voila sa voix,Pour laisser, cette nuit, pour la première fois,Comme au fond de leurs nids soupirent les mésanges,Une vierge rêver d’amour, sous l’œil des anges.
Et, quand l’aube eut soufflé tous ces astres mourants,Et quand les cyprès bruns s’éveillèrent, pleurantsDe rosée et blondis de caresses solaires,Nine dormait encor dans l’herbe. Des voix clairesL’appelèrent en vain : elle dormit toujours.
Car il était venu des célestes séjours,Le mort, son chaste amant. Trouvant belle Ninette,Il amena son âme au ciel, dans la planèteDes sereines amours et des félicités.
112 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes fantasques, PARIS, E.D. MONNIER ET Cie, ÉDITEURS, 1883· numérisation books.google.fr· Sources