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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes fantasques, 1883

La source

Jean Rameau· 72 vers

Elle sortait d’un tas de pierrailles moussues,Comme un éclat de rire entre des dents de vieux,Sournoisement, sous des énormités bossuesDe saules mâchonnant tout bas des airs joyeux.

Elle était vierge, et nul mufle de bête erranteN’avait souillé son flot de son baiser brutal.Elle jaillissait, claire, et chaste, et transparente,Sans une flétrissure à son front de cristal.

Et, toute bleue, et tout allègre, et toute pure,Elle allait, s’ébattant avec de gais ronrons,Sous des lis qui semblaient lui mettre une guipure,Comme une ruche blanche aux gorges des tendrons.

Par-ci, par-là, rieuse, elle avait un caprice :Taquinait les cailloux aux ventres rondelets,Ou prenait de grands airs de vieille cantatriceEn sautant dans des trous, avec de gais couplets.

Or, un jour que du ciel tombait une lâchéeAveuglante de feux, de rayons assassins,Une fille passa, moitié morte, écorchéePar le fauve soleil qui lui mordait les seins.

Elle vit, au milieu des joncs et des rocailles,Sous les saules bossus ainsi que des grisons,La source qui coulait, bleue, avec des écailles,Comme une bête drôle entre de verts gazons.

Et la fille courut vers la source, pour boire.Elle se pencha, svelte, et but gloutonnement.Oh ! cela vous avait des goûts sucrés de poire,Cette eau fraîche au suave et clair bouillonnement.

Elle but, elle but, et l’onde merveilleuseSembla se soulever et s’arrondir au vent,Et, dans sa bouche en feu, glouglouter, chatouilleuse,Comme un sein maternel aux lèvres d’un enfant.

Et puis, de ses flots gais éclatant de sonates,La source redressa ses lis, son jonc fleuri,Comme un minois joufflu rafistolant ses nattesEt bouclant ses frisons pour plaire à son chéri.

Et la fille trouva la source ravissante ;Et, comme thermidor grillait son dos charnu,Elle sortit sa robe, et, dans l’eau bondissante,S’étala, toute grasse, avec son torse nu.

Oh ! l’affolant baiser des pleureuses naïades,Les ondins aux bras doux comme des bras d’amant !Oh ! les bouillons de l’eau bleus comme des œillades,Et l’étreinte de l’onde exquise, vous pâmant !

Et la source gloussa des choses langoureusesComme en chantent, là-haut, les sylphes accouplés ;Et, fous de contacts nus et de chairs savoureuses,Les flots ne savaient plus partir, ensorcelés.

Les lis, les joncs pleurards, ainsi que des grisettesQu’on lâche, eurent beau geindre et les traiter d’ingrats,Les ondins furent sourds et n’eurent de risettesQue pour ce corps de vierge alangui dans leurs bras.

Et ce furent ainsi des amours éperduesDe source à femme, au fond de ce val enchantéOù saignaient richement des fleurs rouges, morduesComme de jeunes seins par le soleil d’été.

Et, tous les jours, la belle aux carnations rosesSe baigna dans la source aux baisers endormants,Et les lis et les joncs, maigris par les chloroses,Pâles, mouraient aux pieds de leurs anciens amants.

Mais, un soir où le sol fumait comme un cratère,La source vit, avec la fille, un paysan ;Et les deux gars jetant leurs vêtements à terre,Plongèrent dans son eau troublée, en se baisant.

Oh ! les lis, oh ! les joncs délaissés, les pierrailles !…Les amants s’enlaçaient… La source tournoya,Et, lâchant toute l’eau de ses noires entrailles,Vomit, vomit, sur eux, farouche, et les noya.

Leurs corps ont pourri là comme une chose impure.La source s’est tarie. Et, sous les mornes cieux,On voit à peine un trou verdâtre qui suppure,Comme un œil de vieillard pleurant, silencieux.

72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes fantasques, PARIS, E.D. MONNIER ET Cie, ÉDITEURS, 1883· numérisation books.google.fr· Sources