Poèmes fantasques, 1883
Le hibou
Ah ! l’on va me couper le cou ? Tant mieux, tant mieux !Approchez, venez donc, gendarmes curieux,Vous prêtres, vous bourreaux, vous allez voir la belleHistoire que je vais vous conter :Je m’appelleTristan, un joli nom, n’est-ce pas ? oui, Tristan.Ah ! je ne suis pas fou, non, non ! On le prétend !Mais c’est faux ; vous allez bien voir.J’étais un hommeHonnête, vaillant, probe, et puis doux ! Qu’on me nomme,
Dans le pays, un chien que j’aie égratigné ?Ma femme s’appelait Paule ; c’est consignéDans mon dossier, là-bas ; Paule !… Elle était jolie,Et bonne, et sainte, et pure !…. Oui, Dieu parfois oublieSur la terre, un de ces anges faits pour les cieux.Je l’ai tuée un soir, un soir silencieuxEt noir, comme il en fait dans un ventre d’hyène…Attendez, vous allez comprendre. JulienneÉtait laide, oh ! mais là, laide, à faire avorterUne vieille guenon qui n’eût pu l’écarter.Moi, j’aimais Julienne et détestais ma femme ;C’est naturel. Mais oui ! Vous m’appelez infâme ?N’avez-vous donc jamais éprouvé, s’il vous plaît,La fascination effroyable du Laid ?…
Je continue. Un soir donc, j’emmenai ma Paule.Ah ! je fus très gentil ! Et jamais mon épauleNe se ploya si bien sous son front amoureux.‒ M’aimes-tu ? m’aimes-tu ? disais-je.Et, langoureux,Je lui chantais des airs très doux, pleins de tendresses.
Mon couteau chatouillait ma main de ses caresses,Un très joli couteau, fait exprès.‒ M’aimes-tu,Paule ?Et ses grands yeux bleus, rayonnant de vertu,Me disaient : oui ! de leurs prunelles lumineuses.
Nul regard d’astre au ciel, des croupes charbonneusesDe nuages roulaient, là-haut, en se vautrant.
‒ Viens, ma belle, sens-tu ce parfum pénétrantD’herbe moite ? Assieds-toi, ma Paule bien-aimée.
Je m’accroupis près d’elle, et l’herbe parfuméeMe chatouillait au cou comme de noirs cheveux.
‒ Oh ! montre-moi ta gorge adorable ; je veuxT’y mettre un long baiser : le baiser du dimanche !…
Ah ! je fus très-adroit : je l’y mis jusqu’au manche,Mon couteau, mon joli couteau fait tout exprès.Pas un cri ; rien. Un arbre endormi, là, tout près,Reçut un jet sifflant de sang tiède à ses branches ;C’est tout. J’avais coupé le larynx en deux tranches ;Oh ! très adroitement, vous dis-je ! Et je frottaiMon couteau, car je suis très propre en vérité.
Mais, comme j’allumais un londrès de victoire,Là-haut, sur l’arbre, au ciel noir comme une écritoire,J’entendis un long cri sauvage, un hurlementFunèbre, qui vous eût dressé les morts dormantDans leurs fosses, depuis des millions d’années.Et je crus, et je crus que toutes les fournéesDe l’enfer, et que tout ce qui hurle, et que toutCe qui beugle, à la fois, venaient d’on ne sait où,Horriblement, avec la fougue des rafales,Hennir, hennir sur moi, comme un vol de cavales !Oh ! mes amis ! Alors, alors sur le sommetDe l’arbre, de cet arbre endormi qui fumaitSous le sang de ma Paule, oh ! je vis, effroyable,Effroyable, vous dis-je ! un grand hibou du diable,Un hibou gris, un vil hibou, dont l’œil tout rondMe versait comme un jet d’argent vif dans le front ;Là, tenez ; voyez-vous encor la marque affreuse ?Oh ! j’eus peur !…Je m’enfuis ! Mais la nuit ténébreuse,Avec ses monstrueux troupeaux de spectres blancs,Semblait crouler, semblait s’abattre sur mes flancs ;Et le hibou, le grand hibou, fendant l’espace,Huait, huait sur moi, comme un express qui passeAvec un vol de foudre au ras des monts blêmis !…Oh ! si vous… oh ! si vous l’aviez vu, mes amis !
Il en fut pour ses frais, ce hibou détestable.J’entrai chez Julienne, on se mettait à table ;Et j’y soupai fort bien, ayant le ventre creux.
J’épousai Julienne, et je fus très heureux.Quant à l’autre, on trouva son corps dans les herbages.Le parquet démontra, par cent cinquante pagesIn-octavo, qu’un meurtre avait été commis.Et l’on mit en prison un de mes bons amis ;
Cette affaire, dit-on, émut la populace ;Aussi voulus-je voir plaider ça.Je pris placeAu beau milieu, parmi le tas des gens toqués.Ah ! c’était amusant. Les yeux étaient braquésSur l’accusé surtout. Pauvre ami, quelle mine !…‒ Je suppose qu’on va tuer cette vermine,Soufflai-je à mon voisin.‒ Parbleu, son sort est clair !Comme on voit que c’est lui l’assassin, rien qu’à l’air !Dit une dame vieille et physionomiste.
On manda les témoins : le docteur, le chimisteEt puis des gens avec un si drôle d’accent !…C’était vraiment cocasse et très intéressant.
Les preuves abondaient, claires, irréfutables.Un vieux surtout, un vieux aux cheveux respectables,Fut concluant : le soir du crime, il entenditUn long cri, sous un arbre, et vit fuir ce banditD’accusé, qu’un hibou semblait mordre au derrièreAvec une huée étrange de sorcière !
‒ Un hibou, dites-vous ?‒ Un vrai hibou, messieurs ! ‒Oh ! mes amis, alors, ce que virent mes yeux,Ce que virent mes yeux, mes yeux seuls, est terrible !Un vitrage éclata sous un coup d’aile horrible,Et le hibou maudit, au bec fauve, à l’œil rond,Vint, avec un long cri, s’abattre sur mon front !Et ses serres, ses deux épouvantables serres,Comme ces lourds grappins que jettent les corsairesSur les trois-mâts vaincus abordés par le flanc,Il me les enfonça dans le crâne, en sifflant !Oh ! sortez, sortez-moi ce hibou qui me tue,Vous autres !… Président, jurés, foule têtue,Qui croyez que cet homme est coupable, arrêtez !Regardez donc, sur mes cheveux ensanglantés,Ce grand hibou vengeur qui m’écorche et qui beugle !C’est moi qui tuai Paule, ô président aveugle !C’est moi, c’est moi, c’est moi !…. Le hibou vous le dit !
Et l’on m’a condamné, moi Tristan, moi bandit.
Et depuis, le hibou, le hibou gris s’acharneSur ma tête pelée et blanche qu’il décharne ;Et toujours, et toujours, dans mon crâne entr’ouvert,
Je les sens remuer, ses deux griffes de fer ;Et toujours je l’aurai sur moi, cet effroyableHibou, ce hibou gris, ce grand hibou du diable,Dont le bec, nuit et jour, me transperce les yeux !…
130 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes fantasques, PARIS, E.D. MONNIER ET Cie, ÉDITEURS, 1883· numérisation books.google.fr· Sources