Poèmes fantasques, 1883
La sorcière
I
Aimez-vous les grands bois enfarinés de neige ?‒ Jaquot, j’ai froid aux mains !‒ Ma Jeannette, que n’ai-jeDes gants, comme un monsieur, pour tes beaux doigts rosés !
Faute de gants, Jaquot les couvrait de baisers.
Jeannette, Jaquot : deux bûcherons. Lui blond, elleBrune, avec un col blanc et souple d’hirondelle.‒ Jaquot, vois comme il neige !‒ Et Jaquot regardaitLes blancs écroulements de laine que cardaitL’Hiver, matelassier et père de famine.Les troncs d’arbres avaient des fourrures d’hermine,Comme des procureurs généraux. Et ça lesAveuglait, ces rameaux aux éclatants ourlets ;Et cela les poignait, ces deuils, ces blancs silencesDes peupliers pointant le ciel, comme des lances.
– Jaquot, à moi, je glisse !…Et Jeannette glissaitEt c’était amusant !…. Jaquot la ramassait,Toute rouge, en la neige, avec ses bras robustes.Et, dans leurs nids de glace, accrochés aux arbustes,Dans leur spleen hivernal, tout bas, les malheureuxOiseaux devaient pleurer à voir ces amoureux.
Or, sous un pin couvert d’une blanche guenille,Une rousseur parut, et, comme une chenille,Ils virent ramper une horrible vieille, quiGrimaçait du menton comme un affreux maki.Pouah ! cela vous sentait la sorcière !…. Et JeannetteSe signa.‒ Holà ! dit la vieille, mignonnette,Viens me donner ton bras : je trébuche à tout coup !Brr. ! Jeannette se mit les jambes à son cou :Cette voix grinçait comme une crécelle horrible !
‒ Jeunes gens !… au secours !…Ainsi qu’un large cribleQui se perce, le ciel se vida par tas blancs,Et la vieille tomba, lourde, et les bras ballants.
‒ Jeunes gens !Eux fuyaient, fuyaient, au loin, au diable.‒ Jeunes gens, jeunes gens !Et la plainte effroyableGalopait, galopait, les traquant, les mordantComme une obsession à l’implacable dent.‒ Jeunes gens !Et ces mots, comme deux avalanches,Roulaient, roulaient sur eux. Et, sous leurs loques blanches,Tous ces arbres velus à mines de barbonSe jetaient ce cri-là comme une balle au bond,‒ Jeunes gens !Et, quand ils se tournaient, les broussaillesEt les massifs, et les blancheurs, et les grisailles,Et tout le fouillis vague et dru de la forêt,Épouvantablement, derrière eux, s’entr’ouvrait.Et, tout là-bas, râlant sous le pin en guenilles,Ils la voyaient, la plus affreuse des chenilles,La vieille, cette vieille à voix criarde, quiGrimaçait du menton comme un affreux maki !…
En rentrant, ce soir-là, sous leur taudis en planche,Ils virent sous le pin comme une enflure blanche.
II
Avez-vous vu des chiens manger un plat de riz ?
Un soir, ce grand bull-dogue errant dans les cieux gris,Le soleil, vint manger les neiges. Et la terreSe sentit dans les flancs ce frisson de mystère,Ce chaud tressaillement des fécondations.Partout le sol creva sous les éruptionsVertes, sous les éclats des pousses vigoureuses.
Un soir d’été, passant sous les branches ombreuses,Jeannette, fiancée à Jaquot, remarqua,Sous le pin de la vieille, un énorme yucca.
III
La noce a lieu demain : dansez, les bûcheronnes !
Les forêts ont encor vu tomber leurs couronnes,Et le pin seul exulte, immuablement vert.Chênes, pommiers, ormeaux, tout est chauve. L’hiver,Les bois lèvent vers Dieu leurs branches désolées.Voici Jeannette.Errant dans les froides allées,Elle conte sa joie aux arbres, ses amis.Là haut, le ciel consterne ; on dirait un tamis,Un énorme tamis qui va crever sur place,Et lâcher lourdement sa farine de glace.
Et Jeannette rêvait :Là, nous chantions tous deux ;Ces arbres nous ont vus gambader autour d’eux.Ici, je suis tombée un jour, un jour de neige.Là-bas, il me disait : « Ma Jeannette, que n’ai-jeDes gants comme un monsieur, pour tes beaux doigts rosés. »Il n’avait pas de gants, il avait des baisers !…Là, sous ce pin couvert d’une blanche guenille…Hideur ! Éloignons-nous ! C’était là, la chenille,La vieille !Tout à coup, le yucca se dressa ;Et tout son être atroce et vert se hérissa ;Et ses bras, ses cent bras aigus, longs, fantastiques,Bougèrent, comme pour des passes magnétiques !‒ Au secours ! ‒ Et Jeannette, et Jeannette sentaitComme un fluide horrible et lent qui l’emportait.‒ Au secours ! ‒ Un fluide, un fluide invincible !Et, comme prise au bout d’une corde invisibleQue le yucca tirait, tirait atrocement,Elle s’en rapprochait ‒ Au secours, mon amant ! ‒‒ Mais l’amant était loin. ‒ Au secours ! ‒ Mais personneNe passe dans ce bois funèbre qui frissonne.‒ Au secours, au secours, au secours ! ‒ Rien n’entend.Et le yucca terrible est là, là qui l’attend,Et l’accroche, et la palpe, et la troue ! Et derrière,Là, c’est elle, voyez ! c’est elle : la sorcière !…
Et Jeannette tomba, lourde et les bras ballants.
Comme un crible, le ciel se vida par tas blancs,Enfarinant le sol, les sentiers, les broussailles,Et les massifs, et les noirceurs, et les grisailles,Et tout le fouillis vague et dru de la forêt.
Jaquot survint. Jeannette, inerte, se mourait.‒ Couche-toi près de moi, mon époux, dit Jeannette.Et Jaquot se coucha près d’elle.‒ Mignonnette,Viens nie donner ton bras !… L’entends-tu cette voix ?Écoute, écoute !… Tiens ! la vieille, je la vois….Regarde : elle est sur nous ; vois-tu ses griffes vertes ?…
La neige s’engouffra dans leurs bouches ouvertes,Dans leurs bouches, et dans leurs yeux vitreux et ronds.La noce a lieu ce soir : dansez, les bûcherons !
121 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes fantasques, PARIS, E.D. MONNIER ET Cie, ÉDITEURS, 1883· numérisation books.google.fr· Sources