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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes fantasques, 1883

Le premier rendez-vous

Jean Rameau· 108 vers

Genty, le jeune pâtre, errait près des roseaux.A ses pieds, un grand lac brillait, avec des eauxToutes blanches de lune ; et, dans les lointains pâles,Tout semblait crépiter sous un torrent d’opales,Sous des flots de bijoux jetés par milliards.

Les astres sont d’anciens banquiers, très égrillards,Qui couvrent de brillants, d’émaux et de caresses,Les choses de la nuit : leurs anciennes maîtresses.

Donc, le pâtre Genty rôdait près des roseaux.Et ces dix mots, plus doux que tous les chants d’oiseaux :‒ « Attends-moi sur le bord du lac ; je t’aime ‒ Hélène — ».Ces dix mots, sa pauvre âme en était toute pleine.Ils étaient écrits là ces mots, bien vrai, bien sûr !Lisez sur le papier vous-même : « Attends-moi sur‒ Le bord du lac ; je t’aime — Hélène — ». Oh ! cette phraseRutilait comme du phosphore qui s’embrase !

Hélène, cette vierge auguste, qui mettaitUne fraîcheur d’aurore aux bois qu’elle hantait,Et qu’on suivait de loin, en parlant à voix basse,Comme on aurait suivi quelque étoile qui passe,Hélène, la céleste Hélène, Hélène laPlus blanche des houris de ton Éden, Allah !Plus belle que toi, Laure, et que toi, Cléopâtre !Hélène l’aimait donc, lui, Genty, lui, le pâtre ?Et, tout à l’heure, là, dans ce vague lointain,Dans ces gazons où fleure opulemment le thym,Où chante la rainette, où, comme sur des taies,S’endorment les rayons qui criblent les futaies,Blanche, telle qu’un astre éclaboussant les cieux,Il la verra venir à lui, l’amour aux yeux ;Et ce sera bien elle, oui, bien elle, vivante !…Qui dit cela ? Mais non : cela vous épouvanteCes cauchemars affreux, bêtes, exorbitants ;Car c’est un cauchemar ; tu mens, papier… « Attends-Moi sur le bord du lac ; je t’aime ‒ Hélène ‒ ». O brises,O laits d’astres coulant sur les pelouses grises,O flots, ô vous, esprits nocturnes de l’azur,Dites-lui donc que c’est un songe !… « Attends-moi surLe bord du lac ; je t’aime ‒ Hélène ‒ » Oh cela tue !Penser qu’il va la voir, de lumière vêtue,Et belle comme était le Christ au Mont-Thabor !…Non ; son cœur se romprait… « Attends-moi sur le bordDu lac ; je t’aime ‒ Hélène ‒ ». Oh ! l’on ne sent qu’en rêveCes bonheurs effrayants, ces bonheurs dont on crève,Ces bonheurs que jamais les dieux n’éprouverontEt qui vous font sauter le crâne dans le front !« Attends-moi sur le bord… » Oh ! vertiges, vertiges !« … Du lac… » Qui dit cela, qui parle dans les tiges ?« Je t’aime… » Oh ce motif ! « — Hélène ‒ » Oh ! ce motifS’envolait de partout, langoureux et plaintif ;Et les sereines voix du soir, brodant leur thème,Disaient : « Attends-moi sur le bord du lac ; je t’aime‒ Hélène ‒ » Obsession céleste, ô paradis !Et ces dix mots roulaient, éternels, applaudisPar le grand bois sonore aux bravos effroyables ;Et tout les cieux, les eaux, les vents, les dieux, les diables,Faisait immensément, faisait, faisait sans finDes variations sur ce thème divinDont toute la nature alanguie était pleine :« Attends-moi sur le bord du lac ; je t’aime. ‒ Hélène ‒

C’était donc vrai ! vivant, l’on peut sentir cela ?Une chose du ciel comme n’en contemplaJamais, en s’abîmant dans l’extase muette,Un mangeur d’opium, un fakir, un poète,Une chose qu’on n’eût jamais osé rêver,Et qui suffoque, et qui charme, et qui fait leverComme un fourmillement de soleils dans votre être,Tant de bonheur allait s’abattre sur un reître ?Et les cieux n’allaient pas lâcher, comme des loups,Tout un écroulement hargneux de dieux jaloux ?Et ces arbres, là-bas, ployant leurs croupes sombres,Comme des lions prêts à bondir dans les ombres,N’allaient pas se jeter sur lui, de tout leur poids,Épris d’Hélène et fous, malgré leurs cœurs de bois ?

« Qui donc osa maudire, ô Dieu, ce que vous faites ?« Ceux-là n’ont donc pas eu, dans l’âme, de ces fêtes,« De ces chutes d’ivresse et d’étoiles, de ces« Cataractes d’amour dont vous m’éblouïssez ?« Vous nous donnez le jour, les nuits tièdes, la joie« Des purs matins d’avril où l’aurore rougeoie ;« Vous nous donnez le ciel tout bleu, les bois tout vertsAvec le rire blond du soleil au travers,« Et le pain, et les fleurs, et l’amour, et la femme !…« Oh ! l’homme qui maudit l’existence est infâme ! »

Ainsi rêvait Genty, tout le long des roseaux.Comme une belle fille en sueur dans les eaux,La lune se baignait à ses pieds, toute blonde.Oh ! baiser l’air, le bois, le ciel, la lune et l’onde !

Hélène allait venir ; le zéphir l’annonçaitAvec une voix molle et claire de fausset.Elle venait le bois avait de sourds délires ;Elle venait la nuit chantait pleine de lyres !Mais c’était effroyable ! elle venait vraiment !…Et tout le paradis passa divinementSous les yeux éblouis de Genty, le doux pâtre :Plus belle que toi, Laure, et que toi, Cléopâtre,Hélène, la céleste Hélène, Hélène laPlus blanche des houris de ton Éden, Allah !Apparut sous le bois, en chair, en os, vivante !Oh ! la vie est trop bonne ! oh ! la vie épouvante !Oh ! vive, vive Dieu !…Hagard, il s’avança,Et, quand le beau regard d’Hélène s’abaissaSur lui, plein de clartés et de passion tendre,Ivre, étourdi, brisé d’amour, croyant entendreSa cervelle sauter en mille éclats ardents,Il courut vers le lac…Et s’y jeta dedans.

108 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes fantasques, PARIS, E.D. MONNIER ET Cie, ÉDITEURS, 1883· numérisation books.google.fr· Sources