Poèmes fantasques, 1883
Le gland
Fer, feu, sang, poudre, foudre, et cris et pleurs, et mort.Bref, un chaos de guerre….On charge ; le plomb mord,Enragé, s’abattant comme un vol de rapaces.
Montez, fumée ; allez, âmes, aux bleus espaces ;Vous, corps, pourrissez là : les chiens de nuit ont faim.
C’était dans un fond maigre et pelé de ravin ;L’herbe y pousse à ravir depuis, vivace et drue :L’homme fut le fumier ; la guerre, la charrue.
Or, certain jour, Bébé passa là, blond et gras.
« Regarde cet endroit, Bébé, quand tu viendras,Faudra bien prier Dieu : papa dort là, sous terre.Boum ! Boum ! tu te souviens ? Il était militaire,Papa ; ces chiens qui font : boum, boum, boum ! l’ont mangé. »
Ce disant, la maman pleura. Bébé, plongéDans des rêves, cessa son ramage de pie.Il avait dans ses doigts roses une toupieEt puis un gland, trouvé par terre ; il se baissa :« Tiens, papa, dit Bébé, je te donne tout ça ! »
Et le gland, échappé de sa main ingénue,Tomba dans l’herbe grasse et vaguement charnue.
II
Il passa là-dessus des ans et puis des ans.
C’est un soir d’août. Brillez, astres efflorescents ;Soufflez, brises ; montez, parfums, voix vespérales ;Éclatez comme l’orgue au fond des cathédrales,Hymnes vagues, ô chœurs nocturnes et pieux !…Car Bébé se marie.Oui-dà ; c’est sérieux.Bébé, c’est un grand gars maintenant ; il s’appelleMonsieur George ; et l’épouse, elle est belle, oh ! si belle !…
Les voilà, ce sont eux dans le noir égarés.Ciel, contemple cela de tes grands yeux nacrés !Écoutez : l’air murmure un vague épithalame.Hosanna ! que tout brille, et flambe, et chante, et clame,Astres, vents, cloches, bois, esprits flottants du soir.
Ils s’en vont dans la nuit. Et, comme un encensoir,Chaque buisson leur jette un arôme à la face.
Où vont-ils ? Nul ne sait. Le chemin gris s’efface,Et la brise qui pleure a des conseils pervers.
« Entends-tu tressaillir, là-bas, les bouleaux verts ?C’est le vent qui leur dit : Bouleaux verts, je vous aime.Vois-tu comme un blond vol d’abeilles qui s’essaime,Là-haut, tous ces soleils ? Ils se courent après.Entends-tu la chanson qui monte des guérets,Des nids, des eaux, des monts, des plaines ténébreuses,C’est l’immense soupir des choses amoureuses. »
Voilà ce qu’à l’épouse une voix chuchotait.Et George, anéanti d’amour, George sentaitSon cœur, son large cœur, fondre en béatitudes.
« Plus loin, plus loin toujours, tu vois ces solitudes,Allons, lui disait-il, allons partout, par là ;Par delà ces taillis, ces vallons, par delàCes collines fuyant au loin l’une après l’une ;Si je pouvais, j’irais te montrer à la lune !Tiens, vois ce puits ; j’ai mis bien des cailloux dedans.Ce poirier ; j’ai mordu ses fruits à belles dents.Ce sable ; j’y traçais ton nom vingt fois de suite.Cette auberge ; un lundi j’y fis cuire une truiteSauce verte, et mangeai de plus quelques radis !…Mais cela t’intéresse, au moins, n’est-ce pas, dis ?
Allons dans ce ravin ; papa dort là sous terre.Boum ! boum ! je m’en souviens, il était militaire,Papa ; ces chiens qui font boum, boum, boum ! l’ont mangé !Tiens, voilà que je parle ainsi qu’un gosse âgéDe vingt-cinq mois !…Faut-il qu’on vous aime, madame ! »C’était ainsi, des mots vides de sens, pleins d’âme.
Holà ! bêtes, holà ! les grillons, les oiseaux,Garde à vous ! Taisez-vous, ô nids, et vous, roseaux.Frissonnez, vous, là-bas, chênes : c’est la tempête.Et tout gronde, et tout hurle, et tout grince, et tout pète,Sur terre, au ciel, partout, épouvantablement !
Dans ce fond de ravin, en causant, en s’aimant,Les mariés se sont oubliés, sainte Vierge !Et l’épouse effarée et pâle comme un cierge,Crie : « Où fuir, George, où fuir ?… »Pas un trou de hibouxPour s’abriter ; rien, rien !… Crevez là, les époux.
Qui dit cela ? Voyez sur vos têtes ce chêne !
Ils ne l’avaient point vu.Sous le ciel qui déchaîneSes longs dragons de feu, calme et droit il se tient.Croule, orage !… comme un temple corinthien,Lui reste inébranlable et semble être de pierre.Là-bas, comme un preux rouge, à grands coups de rapièreLa tempête abat tout : arbres, toits et clochers.Lui, chêne, est immobile ; et ses longs bras penchés,Comme des bras d’aïeul, protègent ces deux anges.Les époux souriants, doux comme des mésanges,Regardent, opposant aux éclairs leurs baisers.
Et, tandis que les cieux s’effondraient embrasés,Eux, comme défendus par des dieux invisibles,Au milieu des fracas, s’endormirent, paisibles.
III
Des ans, des ans encor passèrent sur ceci.C’est novembre. L’hiver mange le bois roussi,Croquant les nids, mâchant tous les tendrons des branches.Tout y passe : arbrisseaux, chênes, tranches par tranches.Lorsque tout est fini, l’hiver croque les gueux.
‒ Qui vive ?‒ C’est moi, George.‒ Oh ! quel galop fougueux !Est-ce qu’on te poursuit ?Oui.Qui donc ?‒ La police.‒ George, que caches-tu sous ta vieille pelisse ?‒ De l’or.‒ Tu l’as gagné ?‒ Je l’ai pris.Où vas-tu ?‒ L’enterrer sous ce chêne.Et, maigre, et courbatu,Le vieillard creuse, creuse un trou, dans les racines.
Vite ! entends-tu ces pas et ces clameurs voisines ?Vite, vite ! on est là ! voleur, cache ton or !…
Il creuse, il creuse, il creuse !… Au sud, à l’est, au nord,Partout, partout, il voit des bras qui le collètent…Vite, vite !…Des mains de marbre le soufflètent…Vite !… C’est fait !‒ Holà, gendarmes, voyez bien :Je suis honnête, moi, je n’ai rien pris, rien, rien !…
Alors, craquant, croulant sur lui comme un tonnerre,S’enflammant, tout vermeil comme un grand luminaire,Le chêne, le grand chêne en geignant s’effondra.Et George, sur son dos glacé de scélérat,Sentit, sentit cent bras s’abattre, en feu, terribles !…O chêne, es-tu l’enfer !…Lors, dans les cieux horribles,Une voix formidable et profonde gronda :« Souviens-toi de ton gland ; mon sang le féconda :Je suis ton père, enfant, moi, chêne qui m’embrase :Époux, je t’ai sauvé ; criminel, je t’écrase ! »
132 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes fantasques, PARIS, E.D. MONNIER ET Cie, ÉDITEURS, 1883· numérisation books.google.fr· Sources