Poèmes fantasques, 1883
Parfait amour
Monsieur le Président et messieurs les Jurés,Pardon ! ‒ Mon avocat, ici, vous a leurrés,Vous a trompés, vous a dit des choses très bêtes.Écoutez-moi ; je vais vous dire, sans courbettes,Sans exordes flatteurs, sans phrases, sans apprêts,Mon histoire, en deux mots. Vous jugerez après.Je ne suis pas un fou, je suis bien responsable,J’ai parfaitement bien tué l’impérissable,La divine, la chaste, et l’éternelle, et l’àJamais inoubliable et chère Camella !…Bien vrai, je ne suis pas un fou.Que vous dirai-je ?Qu’elle était belle comme un ange du Corrège ?Et que ses yeux faisaient du bien comme un leverD’aurore ? et que son front neigeux faisait rêver ?Et que l’on se sentait, quand on était près d’elle,Transporté dans le ciel comme d’un grand coup d’aile ?Mais vous n’avez pas vu cela !…J’ai tout mon sens,Vous voyez bien !Ses yeux, ses yeux éblouissants,Vous dis-je, me faisaient trouver noires et ternesLes étoiles, et noirs ainsi que des lanternesLes soleils d’août, et noirs, et tristes, et méchants,Les cristaux des lacs bleus et les ors des couchants.
Eh bien, moi, je m’étais fait un autel, dans l’âme,Pour l’y mettre, pour l’y prier. Moi, je proclameQu’on doit choir à genoux et crier hosanna !Et chanter et mourir de bonheur, quand on aLa gloire de baiser un de ces pieds de vierges.
Un jour, comme on verrait, du milieu des grands cierges,Et des vases, et des fleurs d’or, et de l’encens,Descendre une madone aux yeux bouleversants,Vers l’humble adorateur qui craint un anathème,
Camella descendit pour me dire : Je t’aime !
Je t’aime !… elle me dit : je t’aime ! Entendez-vous ?
Non, messieurs les jurés, non, vous n’êtes pas fous,Non, vous m’écoutez bien !…
La vierge, la madoneM’aimait, m’aimait, vous dis-je !Ah ! que Dieu lui pardonne !Moi, le gueux, moi, le vieux poète, elle m’aimait !Et, là-haut, le soleil glorieux l’affirmait ;Et la brise approuvait cet amour ; et les nues,Se vautrant dans le bleu comme des filles nues,Ne niaient point ; et rien, sous le ciel éclatant,Rien de ce que l’on voit, rien de ce qu’on entendNe disait non ! Et l’arbre applaudissait ; et, claires,Des voix graves venaient des profondeurs stellaires,Criant bravo, chantant Noël !… Mon Dieu ! mon Dieu !…Et moi, je me sentais vaguement au milieuD’on ne sait quoi de doux, d’onctueux, de suave,Où je baignais, rompu d’ivresse, éperdu, hâve,Annihilé, grisé, stupéfié, pâmé !…J’étais aimé ! mon Dieu ! mon Dieu !… j’étais aimé !
Aimé : voir s’entr’ouvrir les Édens, voir les astresPâlir sous votre joie ; aimé : voir les désastresDes globes fous, des cieux éclipsés, s’abîmantSous votre radieux et large flamboiement,Sous vos bonheurs, sous vos puissantes et sereinesAmours trônant, l’étoile au front, comme des reines ;Aimé : sauter d’un bond jusques aux confins bleusDu grand abîme, et vivre au vaste, au fabuleux,Au paradisiaque et clair pays des fées ;Aimé : se voir au dos des ailes agrafées,Tutoyer l’ange et dire à Dieu : saluez-nous !Et planer haut, et voir, comme un peuple à genoux,Le grouillement lointain des monts, des mers, des plantes,Et tout le chaos noir des choses contemplantesCrier : gloire ! et pousser leur encens embauméVers vous, vers vous l’heureux, l’élu, le dieu, l’aimé !…
‒ M’aimes-tu ?me dit-elle.‒ Oui, je t’aime, ô merveille,Et ton souffle me grise, et ta voix douce éveille,En mon cœur, je ne sais quels vieux airs désappris !‒ Prouve-moi ton amour !De ses deux bras chérisElle m’enveloppait…Oh que mon front se fende !Te prouver mon amour ?…Ainsi qu’une lavandeSon corps fleurait. Le sang au cou vint m’affluer :
‒ Te prouver mon amour ?… tiens, je vais te tuer !
La tuer, oui, messieurs les juges.‒ Viens, madone !Je t’emmène là-haut, dans l’éther où Dieu donneAux chastes amoureux des planètes d’azur.A moi ta vie !
Et, sur ses seins vierges, et surL’ivoirine splendeur de sa gorge charnue,J’enfonçai lentement ma belle dague nue.
Hourra ! bonsoir, défroque humaine, adieu, haillons !Vous, voici de la chair fraîche, taupes-grillons !Vous, là-haut, faites place, âmes sœurs, à cette âme !
Le sang jaillit, j’en bus un jet. Oh ! le dictameN’est pas si savoureux au palais d’un amant !
Sortez, sortez du cœur, harmonieusement,Vous tous qui chantez là, rêves bleus, rêves roses,Quittez, quittez la cage aux vieux barreaux morosesQui meurtrissent, qui font souffrir, qui font pleurerTous les tristes oiseaux que Dieu vint y cloîtrer !Ma dague y descendait comme dans un laitage.Oui, va, dague bénie !Et toujours davantageLe sang sifflait, entrant dans mes yeux élargis.Ma Camella, vois-tu s’ouvrir les cieux rougis ?C’est là, là seulement, qu’on s’aime sans souffrances.Hourra ! son corps vibrait dans les suprêmes transes !Hourra ! ma lame aiguë avait troué le cœur !Hourra ! chantez là-haut, voix du céleste chœur,Nous arrivons, ouvrez la marche triomphale !Mourante haleine, souffle exhalé, je t’avale,Je te bois, je t’absorbe, âme de Camella !…
Morte ?… Bon, attends-moi : je te suis…Halte-là !…Trahison ! la police !On m’empoigne ! On m’arrête !La dague que je tiens dans la main toute prêteOn me la prend ; le ciel, où m’attend Camella,On m’en défend l’entrée ; on m’amène ; et voilàPourquoi je vous raconte, ici, ma pauvre histoire.J’ai donc tué, je suis sain d’esprit, c’est notoire,Soyez justes : coupez la tête au vieux bandit…
125 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes fantasques, PARIS, E.D. MONNIER ET Cie, ÉDITEURS, 1883· numérisation books.google.fr· Sources