Poèmes fantasques, 1883
Les repas d’un cyprès
L’Hôtesse Mort trônait au comptoir.‒ Seigneurie,Dit un cyprès, j’ai faim. Donnez-moi, je vous prie,Un bon plat, confortable ; un cadavre gros, gras,Bien en lard ; avez-vous deux ou trois magistratsSous la main, un droguiste, ou quelque charcutière ?Que diable ! on meurt de faim dans votre cimetière,L’Hôtesse ; voilà bien dix ans qu’on ne nous sertQue des gueux pour entrée et des gueux pour dessert.La Mort lut le menu :
‒ Nous avons un vieux diacreTrès conservé, deux ducs, quatre cochers de fiacreFaisandés à merveille, un succulent goutteux,Un colosse de foire, énorme, très juteux.
Le cyprès réfléchit : « J’ai faim comme un molosse :Prenons les gros morceaux ! »
‒ Fossoyeurs-marmitons, servez incontinent !
On mit sous le cyprès le colosse étonnant.L’arbre se recueillit alors et fit silence.C’était un plat de choix. Dans cette corpulenceGraisseuse, il enfonça goulûment ses suçoirs,Aspirant, absorbant. Et, dans l’ombre des soirs,Il semblait tressauter, parfois, comme une hyèneArrachant les boyaux verdâtres d’une chienne.
Il grandit, éclatant de robusticités.
Hôtesse, grand merci ! tes plats sont fort goûtés.Donne-moi maintenant quelque chose à la mode :As-tu quelque empereur ? Voyons, je m’accommodeD’un roi, d’un shah de Perse ou d’un simple pacha ;Donne-moi quelque grand bimane qu’on juchaSur un trône quelconque, un paquet de chair rarePour qui l’on taille, un jour, des marbres de Carrare,Un César, un Ab-del-ader, un Attila :Je veux voir ce qu’ils ont au ventre, ces gens-là.
Le roi fut mis en terre.L’arbre, avec une faim morne de prolétaire,Farfouilla là-dedans, dans le dos, dans le front,Vida le cœur, grugea chaque œil dans son trou rond,Suça tout : os et chair, cartilage et membrane,Savoura le mucus nasal, les sucs du crâne…
‒ Mort-Hôtesse, comment nomme-t-on ce plat-ci ?‒ Un roi.‒ C’est fade et sec comme un vrai gueux. Merci !
Au lieu de prospérer, ses rameaux noirs pâlirent.
‒ Hôtesse, il est, dit-on, des corps qui ramollirentDes peuples tout entiers à leur contact brûlant.Donne-moi quelque fille au cadavre opulent,Où des mâles aient mis leurs fougueuses empreintes,Quelque chose de tendre, encore chaud d’étreintes,Où des troupeaux de boucs ou d’hommes soient venusS’immoler, comme sur des marbres froids et nus.Un cadavre aux seins droits, aux hanches sculpturales,Usé sous les baisers acharnés, sous les râles,Sous les délires, quelque abîme de chair oùL’on tombe, tête basse, ainsi que dans un trou…Consulte ton menu du jour, la vieille hôtesse !
‒ A merveille ! j’ai votre affaire : une comtesseDont Paris jasa fort, jadis, en carnaval ;Morte, hier, dans les bras d’un gendarme à cheval.
Une fois enterrée,Fraîche, grasse, alléchante avec sa chair marbrée,Le cyprès se jeta dessus, gloutonnement,L’enserrant d’un réseau de tubes, l’entamantDe tous côtés, avec ses mille spongioles,La disputant aux tas grouillants des bestiolesQui venaient de partout, comme pour un régal.C’était exquis. Il s’en reput comme un chacal,S’attardant en gourmet dans les glandes visqueuses,Pompant sa chair, buvant le pus vert des muqueuses,Se gorgeant, se soûlant sur ce corps de Phryné…
74 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes fantasques, PARIS, E.D. MONNIER ET Cie, ÉDITEURS, 1883· numérisation books.google.fr· Sources