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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes fantasques, 1883

Qu’on n’entend pas

Jean Rameau· 88 vers

I

‒ Je suis la Terre. Et toi ?‒ Moi, je suis l’Homme.‒ Grâce !…Assassin éternel ! ô toi le plus voraceEt le plus acharné des fauves, vois mes flancs,Sous tes pioches de fer, ouverts et pantelants.Oh ! ne m’écorche pas le dos de ta charrue !Laisse-moi, grasse, énorme, opulente et ventrue,Dormir sous le Soleil, mon mâle compagnon ;Ne me retourne plus mes boyaux ; grâce !…‒ Non !

‒ Je suis Froment. Et toi ?‒ Moi, je suis l’Homme.‒ Grâce !…Garde-moi de ta faux sinistre qui terrasse,Qui couche par grands tas, là-bas, mes frères roux.Laisse-moi me bercer avec de grands froufrous,Comme une dame en soie, aux brises vespérales ;Vois : messidor vermeil chante des pastorales !…Laisse-moi, sous le vent, comme un fier gonfanon,Flotter, la tête haute ; oh ! grâce ! grâce !…‒ Non !

Je suis la Pierre. Et toi ?‒ Moi, je suis l’Homme.Grâce !…Vois : la Terre, ma mère au cœur large, m’embrasse,Et me cache au milieu de ses seins opulents !Oh ! ne mets pas ta poudre infâme dans mes flancs ;Laisse-moi mon sommeil, respecte mes entrailles,Ne les fracasse plus pour bâtir tes murailles ;Ne fais de moi ni tour, ni pont, ni cabanon.Va-t’en de ma carrière ! oh ! grâce, grâce !‒ Non !

‒ Je suis le Fer. Et toi ?‒ Moi, je suis l’Homme !‒ Grâce !…Barbare ! ton marteau meurtrier me harasse,Rouge, je siffle et saigne et pars en mille éclairs :C’est l’Enfer, et c’est toi le diable aux grands yeux clairs,Aux longs bras noirs, qui frappe, à tout jamais, sans trêve !Oh ! ton étau me broie ! oh ! ton marteau me crève !Et chacun de tes coups semble un coup de canon.Grâce ! épargne-moi, grâce, oh ! grâce, grâce !‒ Non !

II

‒ Moi, je suis l’Homme. Et toi ?‒ Je suis la Terre.‒ Grâce !Rends-moi, rends-moi mes grains de blé, Terre vorace,Terre stérile ! Vois : la faim me bat les flancs.J’ai beau creuser sur toi des sillons pantelantsEt t’écorcher le dos de ma vieille charrue,Tu ne me donnes rien, ô commère ventrue,Qui dors sous le Soleil, ton mâle compagnon.Oh ! donne-moi du blé pour vivre ! grâce !…‒ Non !

‒ Moi, je suis l’Homme. Et toi ?‒ Je suis le Froment.‒ Grâce !Garde-moi de la faim sinistre qui terrasseEt couche par grands tas, mes frères, les gueux roux.Pousse, verdis, mûris, avec de grands froufrousComme une dame en soie, aux brises vespérales ;Grandis Messidor chante au loin des pastorales ;Flotte, la tête haute ainsi qu’un gonfanon !Enrichis mes greniers. Oh ! grâce, grâce !‒ Non !

‒ Moi je suis l’Homme. Et toi ?‒ Je suis la Pierre.‒ Grâce !J’ai tué, j’ai volé : l’ombre affreuse m’embrasse,J’avais rêvé trésors et festins opulents :On m’a mis en prison. O tour aux larges flancs,Qui me tiens comme un ogre en tes noires entrailles,Écroule, écroule-toi ! Pierres, froides murailles,Je veux m’enfuir, je veux quitter mon cabanon !Croulez, mais croulez donc ! ô pierres, grâce !‒ Non !

‒ Moi je suis l’Homme. Et toi ?‒ Moi, je suis le Fer.‒ Grâce !Fer de mort, guillotine !… Un bourreau me harrasse :Voici mon échafaud !… Oh ! je vois mille éclairs !Oh ! j’ai froid ! Sur mon cou, dressé dans les cieux clairs,Le triangle lugubre étincelle, sans trêve !Il va choir, il va choir !… C’est l’heure : le jour crève !O ma nuque !… Il s’abat comme un coup de canon !Le voici ; grâce ! grâce ! arrête !… Encore !….‒ Non !

88 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes fantasques, PARIS, E.D. MONNIER ET Cie, ÉDITEURS, 1883· numérisation books.google.fr· Sources