Les jeux rustiques et divins, 1897· La corbeille des heures
Ode II
Les Heures de la Vie chantent et passentDebout et doubles, en guirlandeDe joie ou de tristesse,Fortes ou lasses,Et leurs mains tressentLa couronne des jours, un à un, et s’enlacent.Une, parfois,D’un geste qui sourit ou d’un geste qui pleure,Porte à ses lèvres qui les baisentLa fleur de son extase ou la fleur de sa fièvre,Durable ou brève ;Et toutes chantentEt passent, par les mains unies.
Ce sont les heures de la Vie.Les Heures du Passé songent dans l’ombre.Les diadèmes d’or cerclent leur cheveux sombres ;Leurs robes sont graves de pourpres anciennes ;Assises dans l’ombre, elles tiennentDe vieux miroirs pâles et ternesOù elles se mirent longtempsEt se cherchent toujours et ne se revoient pas.Parfois, elles parlent tout bas ;On les entendChuchoter comme un bruit de feuilles mortes ;Elles ont des clefs qui n’ouvrent plus de portesElles ont froid comme d’être nues ;Chacune se sent seule ensemble,Et la plus vieille boit de sa lèvre qui trembleAu cristal d’une coupe fendueUne eau de larmes et de cendre.
Les Heures d’Amour sont jeunes et belles.Les voici toutes,Regarde-les !Que leur importe l’ombre ou les cieux étoilés,Le doux soleil au fleuve et l’averse à la route,Les roses d’autrefois, les épines d’alors,Et les robes de pourpre et les couronnes d’or ?Que leur importeLe miroir, la corbeille et la clef et la porte ?Regarde-les.
Elles sont toutes là, couchées,Chacune seule en sa pensée,Aveugles, immobiles et belles ;Mais l’Amour est au milieu d’elles,DeboutEt mystérieux, tout à coup,Dans l’envergure de ses ailes ;Il chante nu au milieu d’elles,Et toujoursChacune en sa pensée entend chanter l’Amour.
50 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les jeux rustiques et divins, Mercure de France, Paris, 1897· numérisation poesies.net· Sources