Premiers poèmes, 1885‑1890· Apaisement 1886
Acheminement
I
J’ai fléchi les genoux et le front devant elleEn lui donnant ma vie et mon cœur simplement,Car ses yeux souriaient de pitié fraternelleEt je fus attiré par son geste clément ;
Et je lui dis l’espoir et le vœu de mon âme,Et l’intime souhait dont les autres ont ri ;Ses lèvres m’ont versé comme un double dictameLe baiser qui console et le mot qui guérit.
Naïf, et sans l’orgueil des précoces sagessesQue feint le cœur blessé dans sa naïveté,Près d’elle j’ai rêvé la joie et les largessesDe l’idylle éternelle et du songe enchanté
Promenés à travers la richesse des floresEmbaumant à jamais les bois et les chemins…Toute une éternité de printemps et d’auroresOù nous aurions marché, des roses dans les mains.
II
Vinrent les jours mauvais de l’ère douloureuseTriste de l’abandon et du regret qui mord,Tandis que lentement au fond du cœur se creuseLa tombe où dormira ce premier rêve mort.
On va par la langueur d’Automnes finissantes…Au frôlement confus d’arbres entrechoquésApparaît à travers les feuilles jaunissantesLa claire vision des printemps évoqués,
Et l’on se penche au bord des sources et des fleuvesPour boire les oublis et l’onde des LéthésEt trouver le remède aux dolentes épreuvesDu souvenir tenace aux retours entêtés
Qui, se mêlant au chant qu’à mi-voix on répète,Revient avec le rythme obsédant d’un refrainRetentir et vibrer dans le cœur du PoèteExilé de la paix de son rêve serein
III
Mais, devant le décor des calmes paysagesDéroulés à mes yeux éblouis, j’ai changéMes désirs d’autrefois pour des rêves plus sagesOù se plaît le repos de mon cœur soulagé,
Et si, parfois repris des anciennes chimères,Je tends encor les bras vers leur ombre qui vient,Sachant que ce sont des mirages éphémèresJe vois fuir sans regret leur vol aérien ;
A travers les forêts, les plaines, et les vignesJe marche émerveillé de leur éternité,Dans le chant des couleurs et la gloire des lignesIvre de solitude et de sérénité ;
Et mon pas rassuré gravit les cimes clairesQui baignent dans le bleu d’un virginal azur,Loin d’un monde de deuils, de haine et de colères,Vers le pays du rêve inaccessible et pur.
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Premiers poèmes, Mercure de France, Paris, 1907· numérisation gallica.bnf.fr· Sources