Premiers poèmes, 1885‑1890· Apaisement 1886
Double rêve
Tu me livres ta main d’un geste familier,Et je vois aussitôt tes grands yeux s’oublierEn un songe lointain dont le charme t’emporte,Et tu restes immobile comme une morte,Et je sens ton esprit distrait s’en revenirVers le passé défunt de quelque souvenir,Et tu rêves peut-être, et je te le pardonne,Un bonheur qui n’est pas celui que je te donne.Alors une tristesse indicible me prend,Telle devant ce froid regard indifférent,Que moi-même je m’en retourne à de vieux rêves.Et j’évoque des bois gonflés au flux des sèves,Où la feuille au soleil a des touches d’or blond,Un jardin d’autrefois, et je marche le longDe quelque sombre allée aux ormes séculairesVers l’endroit qui s’égaie au babil des eaux clairesOù, mirant au miroir ondulé des bassinsLa nudité neigeuse et vierge de ses seinsQui sortent à demi d’un corsage à fleurettes,Une femme dispose avec ses mains fluettesD’une élégance rare et d’un galbe nerveux,Dans le fouillis épars et lourd de ses cheveux,Des œillets embaumés, en notre promenadeCueillis près de la grotte où rit une Naïade.
24 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Premiers poèmes, Mercure de France, Paris, 1907· numérisation gallica.bnf.fr· Sources