Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Premiers poèmes, 1885‑1890· Épisodes 1888· Jouvence

Jouvence

Henri de Régnier· 107 vers

De la mer propagée en lueurs de miroirA l’horizon surgit en courbure de dômeUn ciel d’azur profond et doux comme l’espoir.

Un vent marin chargé d’effluves que l’arômeDes algues satura de parfums inconnusSouffle sur les Jardins de l’étrange royaume

Où la pose hiératique des Dieux nusTressaille sous le poids des offrandes dont s’orneLe marbre enguirlandé des torses ingénus,

Quand l’appel guttural henni par la LicorneFrappant du pied le sol où réside un trésorVibre aux pointes des caps aigus comme sa corne.

La faulx des vagues ouvre et creuse aux sables d’orLe croissant incurvé des golfes où s’abriteUn blanc vol migrateur du Ponant ou du Nord.

Vers le palais d’onyx pavé de malachite,De la Mer au parvis s’étage le frissonDes arbres où l’encens annonce quelque rite

Célébré par le chœur des beaux couples qui vontÉpars dans les massifs de myrtes et de rosesPour y cueillir la gerbe et l’unique moisson.

Mais le décor paré pour les apothéosesDe l’amour fut sali des fraudes de la chairSavante et déviée à des métamorphoses.

Au signe de ce vent qui souffla de la merSurvint la nuit victorieuse des prestigesÉvanouis avec le jour et l’azur clair.

La fête et son tumulte ont laissé pour vestigesLe désastre des lis brutalement brisésEt que pleure la sève aux cassures des tiges ;

Le soleil saigne aux Occidents stigmatisésÉlargissant sa plaie en la pourpre des nuesQu’attisent les pointes de glaives aiguisés ;

Et, chauds encor d’un vautrement de femmes nues,Les Sphinx muets crispant leurs ongles acérésOnt repris leur lent songe au fond des avenues.

De l’escalier ruisselle au marbre des degrésL’égouttement du vin du crime et de la honteOù se noya l’orgueil des Rêves massacrés…

Le Pays fabuleux évoqué par le conteQue le songe du Temps narre à l’Age futur,S’endort à tout jamais d’un lourd silence où monte

Le bruit des gouttes d’eau que filtre l’antre obscurAu bassin d’où jaillit le flot de la fontainePar qui la lèvre d’avoir bu rit à l’azur.

Mais ton onde leur fut à tous mauvaise et vaineEt leur soif, ô Jouvence, a souillé ton cristalDu souffle d’une bouche érotique et malsaine.

Le rajeunissement du breuvage fatalLes rua vers la chair et vers l’amour immonde,Et les voici voués aux renouveaux du mal ;

Et toute la douleur éparse par le mondeA repoussé pour eux ses rameaux et ses fruitsD’arbre miraculeux que nul ange n’émonde.

Et, dès lors, jusqu’à l’heure atroce des minuits,Des couples, cœurs en sang et percés des sept-glaives,Sanglotent, au déclin venu des jours enfuis,

Le cri des deuils d’amour errant au soir des grèves !

Ce soir de châtiment nous fut un soir de grâceEt dans l’impur Jardin qui vers la mer descendNotre rêve s’attarde aux fleurs de la terrasse.

Nous avons bu le flot fatidique et puissantOù la sénilité des âges se ravivePour le vierge baiser de celle qui consent.

Le miracle de l’eau rajeunissante et viveSuscite de l’oubli les mots des vieux aveuxPour toi, ma Fiancée éternelle et votive,

Rêvée aux nuits d’été des Océans houleuxOù mon âme voguait vers d’étranges FloridesPleines de fleurs ayant l’odeur de tes cheveux…

Serre en tes douces mains les miennes qui sont vides,Mes deux mains de rameur qui n’a su conquérirL’or des pommes miraculeuses d’Hespérides !

Explorateur des mers de pourpre et de saphyr,Je suis las de la route et de cette aventureDu blanc Septentrion jusqu’aux côtes d’Ophyr ;

Les vents mystérieux chantant dans la voilureOnt raillé mon orgueil et mes deux bras roidisContre un courant marin déviant mon allure

Les Équinoxes ont bercé mes chauds midis,Les vagues ont gercé de sel et d’amertumeMes lèvres à l’abord des golfes interdits ;

J’ai vu des Ganges dont le cours luit et s’allumeAu mirage divers des pagodes du bordBifurquer leur delta dans le sable qui fume ;

Et sous d’ardents soleils où leur langueur se tord,Aux vignes qui tentaient les antiques conquêtesLa grappe intérieure en cendre à qui la mord.

Calme le désarroi de toutes ces défaitesDont Le ressouvenir s’immerge dans l’oubliDe tes baisers à qui vont mes seules requêtes.

Le jour des vains passés à l’Occident pâlit,L’horizon violet se fonce en crépusculeVague où ma Vie antérieure s’abolit.

La Nuit impérieuse et sainte s’accumuleSur la ruine vespérale et sans échosOù le soupir épars d’un rêve se module ;

De la terrasse en fleurs hautaine sur les eauxLe vieux marbre effrité comme un songe qui crouleTombe jusqu’à la mer murmurante de flots.

Ta chevelure en nappe blonde se dérouleAvec l’odeur des algues rousses et des fleurs,Et l’éternel ramier en nos âmes roucoule…

Et c’est ici le but des rencontres d’ailleurs,La route vers la mort s’éclaire et se dévoileEt voici pour mon guide à des Pays meilleurs :

Ton nimbe sidéral dans la Nuit qui s’étoile.

107 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Premiers poèmes, Mercure de France, Paris, 1907· numérisation gallica.bnf.fr· Sources