Premiers poèmes, 1885‑1890· Épisodes 1888· La galère
La galère
…des galères d’or belles comme des cygnesStéphane MALLARMÉ.
Parmi la floraison des arbres et des rosesDont rit le mont gemmé de son glacier vermeil,Notre âme avait connu le merveilleux éveilDe son enfance pour la nouveauté des choses.
De l’ombre des vallons jusques au sable amerEt des sites exubérants aux grèves nuesS’épandait la candeur des roses ingénuesEt des caps florescents s’allongeaient dans la Mer.
Terre d’éveils ravis où dort l’écho des rêvesAu fond des bois bordés d’étangs et de jardins…Des fleuves embaumaient aux lauriers riverainsLeurs ondes claires à baigner le nu des Èves.
Mais voici qu’à l’effort d’un doux vent alizé,Vers le golfe incurvé calme comme une radeVint aborder une galère de paradeBelle d’un appareil naval et pavoisé.
La poupe reflétait ses lettres en exergueAux flots battus par les rames à chaque bord,Et des singes pelés se jetaient des noix d’orAvec des cris, du haut de la maîtresse vergue ;
Tous les agrès étaient de soie et d’or tissés,Un semis de croissants de lunes et d’étoilesÉparses constellait l’écarlate des voiles,A des hampes, des tendelets étaient dressés…
Les Princesses ayant foulé les blondes grèvesS’en vinrent en cortège à travers les jardins,Avec des fous, des courtisans, des baladins,Et des enfants portant des oiseaux et des glaives.
Et, pris d’un grand amour et tout émerveillésDe sentir une honte enfantine en nos âmesA nous voir si chétifs devant ces belles DamesEt vêtus de la laine seule des béliers,
A leurs mains maniant des éventails de plumesPrises à l’aile en feu des oiseaux d’outre-mer,A leurs pieds qui courbaient les patins d’argent clair,A leurs chevaux nattés de perles, nous voulûmes,
Émus d’un grand émoi suprême et puéril,Forts du timide amour qui rêve des revanches,Nouer les nœuds de guirlandes de roses blanchesQue le sang de nos doigts pourprerait d’un Avril.
Mais aux poignets sertis des Belles souriantesTous les liens de fleurs défleurirent leur poids,Et les Oiseaux qu’au poing portaient les Enfants-RoisNous éblouirent d’un vol d’ailes effrayantes ;
Et les Princesses fabuleuses aux yeux douxFuirent avec leurs fous et leurs bouffons hilaresAux Nefs de parade qui larguaient leurs amarresD’un or fin et tressé comme des cheveux roux.
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Premiers poèmes, Mercure de France, Paris, 1907· numérisation gallica.bnf.fr· Sources