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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Premiers poèmes, 1885‑1890· Poésies diverses 1886-1890

Le hibou

Henri de Régnier· 32 vers

Les mauvais soirs te virent nue et solitaireSur la Tour de porphyre où tes cheveux éparsÉpandaient vers tes seins un or héréditaire,Et du sang revivait aux pourpres de tes fards.

Tes lèvres évoquaient des blessures vivacesDent souffre quelque chair divine qui fleuritD’un caillot surhumain la brèche des cuirassesEt tes yeux le lac d’ombre où notre âme a péri.

Quatre nains érigeaient au vent des torches hautesEt dont la flamme haletait vers ton corps nu,Et ton geste assignait à d’invisibles hôtesDe venir jusqu’à toi de quelque astre inconnu,

De quelque terre morne où la Nuit sans auroreDisperse en ses forêts où brûlent des flambeauxDes couples secoués d’un rire si sonoreQue sa joie ivre insulte à la paix des tombeaux.

Le Temps a fui depuis comme les ailes noiresDes nocturnes oiseaux qui frôlaient tes cheveuxL’Occident a le té de rougeurs monitoiresDes passages au ciel d’Anges mystérieux.

J’ai retrouvé ta robe et tes cent pierreriesQue gardait dans un trou sinistre et chaud encor,Parmi les cendres et la boue et les scories,Un Hibou las d’ouvrir ses yeux de sang et d’or.

Et pour avoir touché ces robes et ces pierresJ’erre maudit et mon casque jadis stelléPorte éternellement des ailes funéraires,Horreur de l’aube bleue et du ciel étoilé.

Le Hibou crispe ses griffes concultatricesA mon cimier et s’y cramponne, et dans le soirJ’entends l’oiseau funèbre au vent qui le hérisseOuvrir l’ébat captif de son vol vaste et noir.

32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Premiers poèmes, Mercure de France, Paris, 1907· numérisation gallica.bnf.fr· Sources