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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Premiers poèmes, 1885‑1890· Poésies diverses 1886-1890

Soirs

Henri de Régnier· 40 vers

Parmi le soir, l’exil évanoui des flûtes,Par delà le verger, la colline et le bois,S’est tu, comme lassé d’avoir rythmé des chutesDe fruits mûrs en l’herbe où paissent les palefrois.

Le sonore métal des boucliers concavesÉtalés sur la terre en rondeurs de plats d’orA tinté d’au écho d’insolites octavesAu poids des fruits tombés dont le heurt vibre encor.

Mais les chevaux, les boucliers et les cortègesOnt fui le crépuscule et les périls du soir,Et les flûtes déjoueuses des sortilègesOnt tu leur charme fort d’un ordre de surseoir.

Le doux roi pastoral, vainqueur de la Gorgone,A fêté son triomphe en ce riche verger !Héros improvisé d’un combat qui l’étonne,Le doux roi qui sait mieux cueillir ou vendanger,

Resté seul, en la nuit équivoque et stellaireVoit, à son poing, saigner le trophée effrayantDe la tête mystérieuse qui s’éclaireD’une lueur de lune pâle à l’Orient !

Le palais, entre les vergers et les prairies,Sous la lune totale et la nuit étoilée,Rayonne en soir de joie, et la tête voiléeSaigne sur un plat d’or, parmi des pierreries.

Par la fenêtre ouverte, sur la mer sereineEt sur les prés et sur les plaines florescentes,Vient la double senteur des grèves et des sentes,Et le doux roi s’enivre aux doux yeux de la reine…

L’hydre est rentrée au fond de sa caverne noire,Et les bons pèlerins qui vont, chantant des psaumes,Ont vogué vers l’Ophyr et la terre des baumes,Et le vent a brouillé les pages du grimoire.

Les béliers, dont la laine a la blancheur des neiges,Ont vaincu le bouc noir, et voici dans les vignesEt par delà les viviers où rôdent les cygnes,Les flûtes victorieuses des sortilège

Chanter en unisson des gammes pastorales,Sous la lune totale et la nuit étoilée…Et le caillot, saigné par la tête voilée,Durcit parmi l’or pur et les gemmes astrales !

40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Premiers poèmes, Mercure de France, Paris, 1907· numérisation gallica.bnf.fr· Sources