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Premiers poèmes, 1885‑1890· Épisodes 1888· Le jardin d’Armide

Le jardin d’Armide

Henri de Régnier· 48 vers

Blanche comme les lis des Jardins endormis,Et l’éveil ingénu des âmes, ô l’AuroreNeigera-t-elle encore au pavé des parvisOù sommeille un écho dans le marbre sonore

Les gardiens puérils chaussés de patins d’or,Vêtus du lin filé par les vierges assises,A l’aube de ce jour ouvriront-ils encorLa porte merveilleuse et les serrures mises ?

Pour que, des colombiers et des lacs de cristal,Les cygnes blancs et les colombes des prairiesS’en viennent, vol éblouissant, à ce signal,Sur les marches manger l’orge de pierreries ?

Et pour avoir dormi sur la Terre et morduAux mensonges des fruits du Jardin de l’ArmideN’est il plus de retour vers le Temple perduOù le doux sang s’écaille en le calice vide ?

Comme les pénitents et les purifiésMon repentir voudrait saigner son agonie,Et tordre un hosannah de bras crucifiés,Supplicateur de l’Éternelle Épiphanie !

Custode du trésor mystique et crucial,Porteur du glaive étincelant et de la lance,Gardien du Temple adamantin et du GraalEt du calice clair où dort toute excellence,

Chevalier de l’armure chaste et paladin,Hôte des pèlerins du sanctuaire étrange,Roi par la rose symbolique du JardinQue garde le défi du glaive de l’Archange,

J’ai quitté la montagne et le précieux SangEt j’ai lavé ma honte en l’eau du baptistère,Et j’ai pris la route d’opprobre qui descendVers la défaite et vers le Péché de la Terre ;

Les paumes de mes mains ointes pour l’hosannahEt le geste par qui se hausse le caliceSe souillèrent à cueillir des fleurs que fanaL’aurore malveillante du mauvais délice ;

Le philtre de l’Armide à mes lèvres rougit,Et mon éveil fut langoureux de cette étreinte,Et la blessure avide à mon flanc s’élargit,Et mon sang marque les détours du labyrinthe ;

La rosée a rouillé mon épée, une mainA délacé l’armure et ses mailles rompues,Le vent vibre comme le rire du MalinEn mon casque où s’éploie un vol d’ailes griffues ;

Et parmi les lis morts des Jardins endormis,Comme le sourire d’une morte, ô l’auroreM’apporte un vain écho des fêtes du parvisOù chantent des doigts d’Ange en la harpe sonore.

48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Premiers poèmes, Mercure de France, Paris, 1907· numérisation gallica.bnf.fr· Sources