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Premiers poèmes, 1885‑1890· Épisodes 1888· Les deux grappes

Les deux grappes

Henri de Régnier· 70 vers

Le crépuscule est doux, ce soir, parmi les vignes.

Les Vendangeurs brandissent haut leurs thyrses lourdsD’un entrelacs de pampre et de grappes insignesD’où tombent des grains mûrs sur les tambourins sourds.

Il s’exhale un parfum de la Terre chauffée,Des vignobles et des chemins et des labours,Et la brise passagère d’une bouffée

Disperse un rythme d’ode et les hymnes reditsAux gloires des raisins gonflant comme un trophéeLeur maturité due aux flammes des midis.

Le cortège s’espace en danses capricantesPar les sentiers où les échos sont assourdisVers les marches du Temple aux chapiteaux d’acanthes ;

Et dans la troupe en joie ivre du vin futur,Les femmes ont livré leurs lèvres de bacchantesDont le rire de chair s’ouvre comme un fruit mûr.

Lorsqu’ils auront lavé leurs mains rouges au FleuveEt rendu grâce au Dieu par qui luit en l’azurL’or du soleil propice à la vendange neuve,

Ils iront vers la Ville où le marbre trop pleinDes vasques déborde d’onde où la soif s’abreuveA la hâtive coupe en valve d’une main ;

Mais aujourd’hui la Ville est en fête et délire,Et le cortège fou que guide un tambourinS’avance en un accueil de Trompette et de Lyre ;

Les gueules des lions au mufle bestialAu lieu d’une eau vulgaire aux auges de porphyreCrachent un flot pourpré de vin convivial

Et, dans un tournoiement cabré de danse agile,Cette foule, en ce soir d’ivresse jovial,Heurte et boit, méprisant or et verre fragile,

Le Vin né de le Terre en des coupes d’argile !

J’ai cueilli, pour moi seul, ce soir, la Grappe unique.

Et je l’emporte, ayant de la terre aux genoux,Soigneusement roulée aux plis de ma tunique,Par le chemin du val où glissent les cailloux,

Vers le sommet du mont où la grotte recèleLe trésor ignoré des merveilleux bijouxDont l’éclat fulgurant dans l’ombre se décèle.

Parmi tous je connais la coupe sans défautsDont le métal sonnant de saphyrs se bosselle,Digne du vin versé dans ses ors triomphaux ;

J’y boirai tout le sang de la grappe cueillieComme on mange le bled mystique que la FaulxNe fauche pas aux champs de la Terre avilie…

Voici d’ombre et de soir tout site atténuéDans un effacement de rêve qu’on oublie ;La Ville en bas redit son cri diminué,

Écho du monde vain que mon mépris déserte,Clameur d’un peuple en joie à sa danse ruéEt dont vient à mes pieds mourir la voix inerte.

Cependant que tourné vers la Mer qui, tout bas,Déferle sourdement sur la plage couverteDes écumes, sueurs des vagues en ébats,

Je convie à fêter l’ivresse des breuvagesLes Oiseaux merveilleux qui voltigent au rasDes flots jaillis emperlant l’essor des plumages,

Rôdeurs infatigués des Îles et des MersEt qui portent au bec des fleurs et des messagesPar delà l’Occident des Océans amers,

Voyageurs jamais las et forts qui sont mes rêves,Et dont les ailes sont couleur des outremersDu ciel en ces pays où l’or sable les grèves ;

Voici qu’autour de moi vole et tourne l’essaim ;Leurs pennes de métal ont des lueurs de glaivesEt j’écrase joyeux la Grappe de raisin,

Tandis qu’au loin la Mer calmée a tu ses râles,Je lève dans la Nuit et le Silence saintLa coupe, et bois le vin des vendanges lustrales

Où tremblent des reflets de clartés sidérales.

70 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Premiers poèmes, Mercure de France, Paris, 1907· numérisation gallica.bnf.fr· Sources