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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Premiers poèmes, 1885‑1890· Apaisement 1886

Les livres

Henri de Régnier· 35 vers

Ils alignent leurs dos vêtus de cuirs diversOù luit l’empreinte d’or des fleurons et des titres ;Serres sur les rayons, côte à côte, à traversLa clarté miroitante et bleuâtre des vitres,Ils alignent leurs dos vêtus de cuirs divers.

Les maroquins grenus et fins semblent du marbre ;Les veaux polis ont la douceur souple des mains ;Les chagrins sont rugueux comme une écorce d’arbre,Et, parmi la candeur lisse des parchemins,Les maroquins grenus et fins semblent du marbre.

Aux uns, le rouge ardent et les riches couleurs ;Aux autres, la douceur des teintes amorties,Le bleu-tendre, le vert et ses glauques pâleurs,L’indécision des nuances pervertiesQui dérivent du rouge et des riches couleurs.

O livres, confidents de la pensée humaine.Gardiens silencieux de trésors amassés,Il est des heures où la fatigue ramèneLes cœurs pris de tristesse et les esprits lassésAux livres confidents de la pensée humaine,

Car entre leurs feuillets sommeille le parfumDe rêves confiés et d’intimes détresses,De vœux inexaucés ; et c’est là que plus d’unMit ses plus chers espoirs, ses meilleures tendressesQui montent des feuillets comme un vivant parfum.

C’est vers eux qu’on s’en vient encore aux heures lentesLorsque, pris du dégoût des hommes coudoyésEt de l’écœurement des choses ambiantes,On appelle l’essor des rêves éployés ;C’est vers eux qu’on revient toujours aux heures lentes ;

Et l’esprit allégé fuit sur l’aile des mots,Trompant ainsi l’ennui des traînantes journées ;Dans un oubli voulu du réel et des maux,Au froissement fébrile des pages tournées,L’esprit allégé fuit sur les ailes des mots.

35 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Premiers poèmes, Mercure de France, Paris, 1907· numérisation gallica.bnf.fr· Sources