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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Premiers poèmes, 1885‑1890· Épisodes 1888· Prélude

Prélude

Henri de Régnier· 90 vers

Parfums d’algues, calme des soirs, chansons des rames,Prestige évanoui dont s’éveille l’encor !Par l’arome des mers roses où nous voguâmesA la bonne Fortune et vers l’Étoile, ô Mort ;Écho d’une autre vie où vécurent nos âmes.

Oh mémoire d’alors et de tous les jadisOù notre rêve aventura ses destinéesAux hasards des matins, des soirs et des midis,Et toi mal de savoir que les aubes sont néesPlus belles, sous des cieux à jamais interdits….

Le songe d’un passé de choses fabuleusesPropage son regret en notre âme qui dortSouvenir exhalé des ardeurs langoureusesQu’une Floride en fleurs épand sous les soirs d’orOù les clartés des Étoiles sont merveilleuses.

Une mort a fermé nos yeux en quelque soirD’amour antérieur ou de lutte héroïque,Et nous sommes tombés aux pièges du manoir,Et nous avons dormi dans la chambre magique ;Quel philtre a fait ainsi nos prunelles surseoir

Au spectacle éternel des choses éphémèresDont battit notre cœur timide ou véhément ?Et, dans notre sommeil, veillé par les chimères,Nous avons gardé tout un éblouissementDe l’époque abolie et des aubes premières…..

Les doux soirs d’autrefois surgissent un à unEt tournent lentement en une ronde étrange :Voici la terre antique et le brusque parfumDe la vigne où mûrit la treille de vendangeEn l’automne où survit encor l’été défunt ;

Les répons alternés des odes et des lyresSe croisent tour à tour de vergers en vergersOù la flûte s’essouffle en saccades de rires ;Et les grappes en sang des raisins saccagésMasquent de pourpre les impudeurs des délires.

Sang de l’automne aux doigts roses d’avoir cueilli !Sang aux pointes des seins, sous les lèvres gouluesEt sous les mains par qui leur nudité jaillit !Dans le bois qu’une chair fleurit de grâces nuesMonte le rire bref du Priape assailli.

Pourtant la vieille Terre est triste où nous vécûmes,L’écho des grottes est le même, et cette merDéferle en mêmes fleurs de perles ses écumes,Et 1’ennui nous a pris de voir en le ciel clairTourner les blancs oiseaux qui laissent choir leurs plumes,

Bien qu’aujourd’hui ce temps soit doux, qui fut ailleursNostalgique, lent à s’enfuir, et lourd à vivreEn l’éperdu désir des horizons meilleursEt d’autres mers et de pays et d’azur ivreEt de phares de marbre où guettent les veilleurs !

Et le vent, écho mort des choses séculairesEt des rêves passés et des aromes bus,Apporte un bruit lointain de rames, ô galèresQui fendiez l’inconnu des flots vers d’autres butsOù vous guidait la foi des aurores stellaires.

Les griffes des caps crispaient leurs ongles mauvaisPour nous saisir, chercheurs de l’Île et de l’Étoile ;Et des hommes couraient, pieds nus, le long des quais.Pour tirer vainement des flèches dans la voile,Et jeter contre nous des sorts et des galets.

Oh les doux chants râlés aux gorges des Sirènes,Et les sanglots d’appel de l’Ariane au dieuQui doit venir, porteur du thyrse, et les FontainesDe Jouvence, en les roses de sang et de feu,Conviant à les boire les lèvres humaines ;

Le rivage fleuri de lis où l’ombre dortEn un duo dit par les flûtes de l’idylleDont l’une chante la Vie et l’autre la Mort ;Et le heurt de la proue au sable fin de l’îleParmi des conques d’émail vif où l’ancre mord.

C’est là que je dormis, ivre du sang des treilles,Ayant cueilli les fruits gardés en les vergersPar les dragons qui vomissent des vols d’abeilles,O toi qui vins pour faire honneur aux étrangersQuêteurs de la Fortune heureuse et des merveilles ;

De la montagne nue aux plaines où fleuritUn éternel avril en fragrances de roses,De l’aurore jusques en l’ombre qui souritJ’ai suivi le chemin de ton pied que tu posesSur le gazon joyeux d’être par toi meurtri ;

Et je te vis venir des neiges virginalesPar qui la cime ardue éblouit le ciel clair,Plieuse, et qui portais à la main des pétalesDe fleurs que tu mordis en regardant la mer,où les galères s’ancraient dans les flots étales ;

Je fus l’hôte de tes royaumes interdits ;Et j’ai dit, à l’éveil, aux hommes d’un autre âge,Ce chant de siècle mort et d’âme de jadisAfin qu’il s’enroulât en guirlandes d’hommageA ta mémoire jusques en les temps maudits.

90 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Premiers poèmes, Mercure de France, Paris, 1907· numérisation gallica.bnf.fr· Sources