Œuvres complètes, 1613· Œvvres Posthvmes
Complainte
Vous qui violentez nos volontez subiectes,Oyez ce que ie dis, voyez ce que vous faictes :Plus vous la fermerez, plus ferme elle sera,Plus vous la forcerez, plus elle aura de force.Plus vous l’amortirez, plus elle aura d’amorce,Plus elle endurera, plus elle durera.
Cachez-la, serrez-la, tenez-la bien contrainte,L’atache de nos cœurs d’vne amoureuse estraincteNous couple beaucoup plus que l’on ne nous desioinct ;Nos corps sont desunis, nos ames enlacees,Nos corps sont separez et non point nos pensees :Nous sommes desunis, et ne le sommes point.
Vous me faictes tirer profit de mon dommage,En croissant mon tourment vous croissez mon courage ;En me faisant du mal vous me faictes du bien,Vous me rendez content me rendant miserable,Sans vous estre obligé ie vous suis redeuable,Vous me faictes beaucoup et ne me faictes rien.
Ce n’est pas le moyen de me pouuoir distraire,L’ennemy se rend fort voyant son aduersaire,Au fort de mon malheur ie me roidis plus fort.Ie mesure mes maux auecques ma constance :I’ay de la passion et de la patience,Ie vis iusqu’à la mort, i’ayme iusqu’à la mort.
Bandez vous contre moi : que tout me soit contraire,Tous vos efforts sont vains, et que pourrez-vous faire ?Ie sens moins de rigueur que ie n’ay de vigueur.Comme l’or se rafine au milieu de la flamme,Ie despite ce feu où i’espure mon ame,Et vay contre-carrant ma force et ma langueur.
Le Palmier genereux, d’vne constante gloireTousiours s’opiniastre à gaigner la victoire,Qui ne se rend iamais à la mercy du poids,Le poids le faict plus fort et l’effort le renforce,Et surchargeant sa charge on renforce sa force.Il esleue le faix en esleuant son bois.
Et le fer refrappé sous les mains résonnantesDeffie des marteaux les secousses battantes,Est battu, combattu et non pas abbatu,Ne craint beaucoup le coup, se rend impenetrable,Se rend en endurant plus fort et plus durable,Et les coups redoublez redoublent sa vertu,
Par le contraire vent en soufflantes boufféesLe feu va ratisant ses ardeurs estouffées :Il bruit au bruit du vent, souffle au soufflet venteux,Murmure, gronde, cracque à longues hallenees,Il tonne, estonne tout de flammes entonnees :Ce vent disputé bouffe et bouffit despiteux.
Le faix, le coup, le vent, roidit, durcit, embrazeL’arbre, le fer, le feu par antiperistase.On me charge, on me bat, on m’esuente souuent.Roidissant, durcissant et bruslant en mon ame,Ie fais comme la palme et le fer et la flammeQui despite le faix et le coup et le vent.
Le faix de mes trauaux esleue ma constance,Le coup de mes malheurs endurcit ma souffrance,Le vent de ma fortune attise mes desirs.Toy pour qui ie patis, subiect de mon attente,O ame de mon ame, sois contente et constante,Et ioyeuse iouys de mes tristes plaisirs.
Nos deux corps sont à toy, ie ne suis plus que d’ombre,Nos ames sont à toy, ie ne sers que de nombre,Las, puis que tu es tout, et que ie ne suis rien,Ie n’ay rien en t’ayant, ou i’ay tout au contraire.Auoir, et rien, et tout, comme se peut-il faire ?C’est que i’ay tous les maux, et ie n’ay point de bien.
I’ay vn ciel de desirs, vn monde de tristesse,Vn vniuers de maux, mille feux de détresse,I’ay vn ciel de sanglots et vne mer de pleurs,I’ay mille iours d’enuis, mille iours de disgrace,Vn printemps d’esperance, et vn hyuer de glace,De souspirs vn automne, vn esté de chaleurs.
Clair soleil de mes yeux, si ie n’ay ta lumiere,Vne aueugle nuee enuite ma paupiere,Vne pluie de pleurs decoule de mes yeux,Les clairs esclairs d’amour, les esclats de son foudreEntrefendent mes nuicts et m’ecrasent en poudre :Quand i’entonne mes cris, lors i’estonne les Cieux.
Vous qui lisez ces vers larmoyez tous mes larmes,Souspirez mes souspirs vous qui lisiez mes Carmes,Car vos pleurs et mes pleurs amortiront mes feux,Vos souspirs, mes souspirs animeront ma flame,Le feu s’estaint de l’eau et le soufle l’enflamme.Pleurez doncques tousiours et ne souspirez plus.
Tout moite, tout venteux, ie pleure, ie souspirePour esteignant mon feu, amortir le martyre,Mais l’humeur est trop loing, et le soufle trop pres.Le feu s’esteint soudain, soudain il se renflamme.Si les eaux de mes pleurs amortissent ma flamme,Les vents de mes desirs la ratisent apres.
La froide Sallamandre au chaud antipatique,Met parmy le brasier sa froideur en pratique,Et la bruslante ardeur n’y nuict que point ou peu ;Ie dure dans le feu comme la Sallamandre,Le chaud ne la consomme, il ne me met en cendre,Elle ne craint la flamme, et ie ne crains le feu.
Mais elle est sans le mal, et moy sans le remede,Moi extremement chaud, elle extremement froide,Si ie porte mon feu, elle porte son glas,Loing ou pres de la flamme, elle ne craint la flamme,Ou pres ou loing du feu, i’ay du feu dans mon ame,Elle amortit son feu, et ie ne l’esteins pas.
Belle ame de mon corps, bel esprit de mon ame,Flamme de mon esprit et chaleur de ma flamme,I’enuie tous les vifs, i’enuie tous les morts,Ma vie, si tu veux, ne peut estre rauie,Veu que ta vie est plus la vie de ma vieQue ma vie n’est pas la vie de mon corps.
Ie vis par et pour toy ainsi que pour moy mesme,Tu vis par et pour moy ainsi que pour toy mesme :Nous n’auons qu’vne vie et n’auons qu’vn trespas.Ie ne veux pas ta mort, ie desire la mienne,Mais ma mort est ta mort, et ma vie est la tienne,Aussi ie veux mourir et ie ne le veux pas.
114 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, A. Lemerre, 1875· numérisation gutenberg.fr· Sources