Recueil intime, 1881· II
L’Hirondelle blessée
J’étais allé chasser‖ sur le bord de la mer.Libre et seul, enivré‖ de marcher au grand air,Je regardais le flot‖ s’arrêter sur la rive,D’après l’ordre éternel‖ qui de l’espace arrive.A la bouche du fleuve‖ où nagent les saumons,Entre les rochers gris‖ couverts de goémons,J’allais, et je laissais‖ entrer dans ma poitrineCe souffle âcrement pur,‖ cette senteur marineQui colorait ma joue‖ et qui me rendait fort.
Sans avoir rien tué,‖ je rentrais dans le port,Lorsqu’au dessus de moi‖ j’entendis un bruit d’aile.Je fis tomber l’oiseau.‖ C'était une hirondelle.Elle n’était pas morte‖ encor ; mais vainementElle essayait de fuir.‖ Son aile tristementPendait, saignait, et tout‖ son ventre était un crible.Pourtant, plus que le sien‖ mon mal était horribleA sentir sous ma main‖ son cœur chaud qui battait,A voir son doux regard‖ qui sur moi s’arrêtait.J’aurais fini ses maux‖ en lui brisant la tête.N’osant pas, j’emportai‖ chez moi la pauvre bête.
J’étais triste. En dépit‖ de mon esprit moqueur,Les cris qu’elle poussait‖ répondaient dans mon cœur.Car moi, la créature‖ orgueilleuse et rebelle,Toujours prête à trouver‖ la nature cruelle,Je venais, sans raison‖ et par ma volonté,De commettre une vaine‖ et froide cruauté.Il m’était apparu,‖ fendant l’azur qui vibre,Une hirondelle heureuse,‖ inoffensive et libre,Forme ailée et charmante‖ au vol capricieux,Éprise comme moi‖ de la clarté des cieux.Et je l’avais frappée,‖ et j’avais sur la grève,Avec son corps saignant,‖ précipité son rêve.
Je m’étais renié,‖ j’avais persécuté,Homme, l’indépendance,‖ artiste, la beauté,Au lieu de saluer‖ l’hôte que Dieu m’envoie,Au lieu de respecter‖ la faiblesse et la joie,J’en avais eu mépris,‖ et, le front haut, l’œil fier,En face du soleil,‖ en face de la mer,Sur l’oiseau qui chantait‖ j’avais commis le crime.
Vers le soir, de nouveau,‖ j’allai voir ma victime,Elle ne faisait plus‖ ni mouvements ni cris,Ses yeux avaient perdu‖ leur éclat ; je comprisQue pour l’oiseau blessé‖ venait l’heure de l’ombre.Espérant que la mort‖ lui paraîtrait moins sombreSur les bords où jadis‖ il fut, à peine éclos,Rapide je repris‖ la route des grands flots.Debout sur l’Océan‖ comme un disque qui roule,Le soleil de ses feux‖ diamantait la houle.La terre, à l’orient,‖ immobile et sans bruit,Se livrait lentement‖ au baiser de la nuit.Quand j’eus posé l’oiseau‖ sur la roche connue,Il tendit faiblement‖ ses ailes vers la nue,Il regarda la mer‖ superbe, ce miroirOù, pendant qu’il volait,‖ le suivait un point noir.Puis un tressaillement‖ l’ébranla. Sa paupièreS’éteignit. Il tomba,‖ raide et froid, sur la pierre.
C’était l’heure du flux ;‖ lui, quand il veut, si fort,Il vint tout doucement‖ effleurer l’oiseau mort,A plaisir l’entoura‖ de son onde fidèle ;Et bientôt, loin de l’œil‖ des hommes, l’hirondelleRoula dans l’Océan‖ tumultueux et beau,Qu’elle avait pour patrie‖ et qu’elle eut pour tombeau.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 31((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a mer / air masculine, classiqueb rive / arrive féminine, classiquec saumons / goémons masculine, classiqued poitrine / marine féminine, classiquee fort / port masculine, classiqueb d’aile / hirondelle féminine, classiquec vainement / tristement masculine, classiqued crible / horrible féminine, classiquee battait / s’arrêtait masculine, classiquef tête / bête féminine, classiquea moqueur / cœur masculine, classiqueb rebelle / cruelle féminine, classiquec volonté / cruauté masculine, classiqued vibre / libre féminine, classiquee capricieux / cieux masculine, classiquef grève / rêve féminine, classiquea persécuté / beauté masculine, classiqueb m’envoie / joie féminine, classiquec fier / mer masculine, classiqued crime / victime féminine, classiqueb cris / compris masculine, classiquec l’ombre / sombre féminine, classiqued éclos / flots masculine, classiquee roule / houle féminine, classiquef bruit / nuit masculine, classiqueg connue / nue féminine, classiqueh miroir / noir masculine, classiquei paupière / pierre féminine, classiquea fort / mort masculine, classiqueb fidèle / l’hirondelle féminine, classiquec beau / tombeau masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
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62 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Recueil intime, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1881· numérisation poesies.net· Sources