La chanson des gueux, 1881· Troisième partie Nous autres gueux· Nos tristesses
VIII. Mon petit toutou
Pück, Buchon, Buchasson,‖ Buchinier, dom Buchet,Il me plaît d’évoquer‖ ce soir dans un poèmeLe temps où votre maître‖ au sixième perchait,Le temps où nous avons‖ vécu notre bohême.
Nous avons passé là,‖ mon petit Buchinier,D’octobre à février‖ cinq mois durs comme roche ;Pour moi surtout, pour moi‖ poète de grenierQui n’entendais sonner‖ que du vent dans ma poche.
Vous, vous étiez heureux,‖ toutou blanc au nez noir.Vous avez toujours eu‖ bon gîte et panse pleine.Plus souvent qu’à mon tour‖ je déjeunais d’espoir ;Mais je vous achetais‖ trois sous de madeleine.
Vous étiez tout petit,‖ étant enfantelet,Et, pour que vous n’eussiez‖ pas trop froid dans les rues,Je vous portais, mignon,‖ au creux de mon giletOù vous fîtes parfois‖ des choses incongrues.
Vous étiez tout frisé,‖ tout soyeux et tout blanc,Un peu café-au-lait‖ derrière chaque oreille.Vous aviez, vos cheveux‖ aux brises s’envolant,Un air ébouriffé‖ de fille qui s’éveille.
Vous n’étiez pas gourmand,‖ sinon d’un plat nouveau.Ainsi je me souviens‖ que vous fûtes maladePour avoir trop goûté‖ de la tôle de veau.Aussi, pourquoi manger‖ de la viande en salade ?
Très brave, vous traitiez‖ comme des épiciersLes dogues les plus gros,‖ les plus fauves cerbères.Vous boitiez du derrière‖ à gauche, et vous pissiezTout droit, la tête en bas,‖ le long des réverbères.
Vous étiez curieux‖ comme une femme, et quand,Vous croyant endormi,‖ je rimais quelques phrases,Si je vous regardais,‖ je vous trouvais braquantVos petits yeux malins‖ pareils a doux topazes.
Vous aimiez voir, savoir.‖ Vous n’étiez pas un chien,Mais un petit quelqu’un‖ pas comme tous les autres.On comprenait que vous‖ étiez Parisien,Au courant de Paris,‖ et presque l’un des nôtres.
Vous aviez ce qu’il faut‖ pour vieillir avec nous.Mais je rêvais pour vous‖ plus douce destinée :Mes parents vous berçant‖ le soir sur leurs genoux,Leur jardin, leur grand lit,‖ leur large cheminée.
Ô province ? pays‖ des gens trop bien nourris !Je me disais : « Dom Buche‖ y vivra comme un prince. »Et je vous emportai‖ là-bas, loin de Paris…Et vous en êtes mort,‖ d’avoir vu la province.
Car vous n’étiez pas fait‖ pour ces tranquillités.Il vous fallait Paris,‖ et ses bruits, et ses fièvres.Vous êtes mort du mal‖ des enfants trop gâtésQui sous trop de baisers‖ sentent pâlir leurs lèvres.
Vous dormez maintenant‖ dans un coin du jardin,Au pied d’un rosier vert‖ qui vous couvre de roses.Et je n’ai pas reçu‖ vos adieux, quand soudainSur vos yeux grands ouverts‖ la mort mit ses mains closes
Votre regard humain‖ dans l’ombre me cherchait.Me voici, mon petit‖ ami, dans un poème.Pück, Buchon, Buchasson,‖ Buchinier, dom Buchet,Compagnon avec qui‖ j’ai vécu ma bohême,
Je me souviens de vous,‖ et je n’oublierai pasVotre esprit, votre cœur,‖ votre mine blanchette.C’est pourquoi j’ai sauvé‖ tous vos noms du trépas,Pück, Buchon, Buchasson,‖ Buchinier, dom Buchette.
Versification
- Forme
- 15 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 15(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 15 quatrains
- Mots à la rime
- a Buchet / perchait masculine, classiqueb poème / bohême féminine, classiquea Buchinier / grenier masculine, classiqueb roche / poche féminine, classiquea noir / d’espoir masculine, classiqueb pleine / madeleine féminine, classiquea enfantelet / gilet masculine, classiqueb rues / incongrues féminine, classiquea blanc / s’envolant masculine, classiqueb oreille / s’éveille féminine, classiquea nouveau / veau masculine, classiqueb malade / salade féminine, classiquea épiciers / pissiez masculine, classiqueb cerbères / réverbères féminine, classiquea quand / braquant masculine, classiqueb phrases / topazes féminine, classiquea chien / Parisien masculine, classiqueb autres / nôtres féminine, classiquea nous / genoux masculine, classiqueb destinée / cheminée féminine, classiquea nourris / Paris masculine, classiqueb prince / province féminine, classiquea tranquillités / gâtés masculine, classiqueb fièvres / lèvres féminine, classiquea jardin / soudain masculine, classiqueb roses / closes féminine, classiquea cherchait / Buchet masculine, classiquea pas / trépas masculine, classiqueb blanchette / Buchette féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La chanson des gueux, Paris, Maurice Dreyfous, éditeur, 1881· numérisation ebooksgratuits.com· Sources