La mer, 1894· Les grandes chansons
III. Le secret
Bonne aïeule douloureuseQui souris dans les sanglots,Toujours ta face se creuseDe rides qui sont tes flots.
Dans ton giron de nourriceTout chagrin meurt envolé ;Mais toi, la consolatrice,Ton cœur reste inconsolé.
Quel est ton secret, grand’mère ?Fais-nous enfin cet aveu.La peine la plus amère,Dite, se soulage un peu.
Toi qui tends si bien l’oreilleÀ nos désespoirs geignant,Nous te rendrons la pareille,Pauvre chère, en te plaignant.
Pourquoi pleurer toujours seule,Sans te confier à nous ?Ouvre ton âme d’aïeule.Nous y lirons à genoux.
Caressant d’une main tendreTes cheveux de goëmons,Nous saurons te faire entendreDes mots doux, nous qui t’aimons.
Quelle que soit ta chimère,J’ai de ces mots triomphantsFaits pour ton cœur de grand’mère.Étant ton petit enfant.
Parle donc, consolatrice.Qu’on te console à ton tour,Qu’on apaise et qu’on guérisseTa douleur par notre amour.
Mais non, non, fous que nous sommes !Jamais rien tu ne diras.Depuis le temps que les hommesSe font bercer dans tes bras,
Qu’il soit savant ou poëte,Nul ne connaît ton tourment.Pourtant tu n’es pas muette.Tu parles même en dormant.
Tu parles au roc, au sable.À n’importe qui, toujours,Et ton conte intarissableTu le contes même aux sourds
Tu le contes à l’espace,Vide et désert cependant.Le moindre souffle qui passe,Tu le prends pour confident.
Mais tes lèvres si bavardesParlent de tout, exceptéDu grand secret que tu gardesMalgré ta loquacité.
Garde-le donc, cachottière,Sous tes flux et tes reflux,Comme dans un cimetièreD’où les morts ne sortent plus.
Garde ce mot de ton être ;Et que les faibles espritsT’adorent sans te connaîtreComme un mystère incompris !
Garde-le ! C’est bien. Mais sacheQue nous, les mauvais garçons,À voir comment il se cacheC’est du mal que nous pensons.
Pardonne, ô mer vénérable !Mais parfois il nous paraît.Devant cet impénétrableEt sempiternel secret,
Qu’en somme tout le mystèreTient peut-être en ce seul point :Que tu sais si bien le taireParce qu’il n’existe point.
Nous disons que de notre âmeC’est nous qui t’ensemençons,Que tes bruits sont une trameCanevas de nos chansons,
Que ton aspect de nourriceAu giron tendre et berceur.C’est notre verve inventriceQui t’en donne la douceur,
Que ta longue cantilèneEt tes soupirs musicauxTe viennent de notre haleineQui se brise à tes échos,
Que ta tristesse et ses charmes,C’est nos chagrins exhalés,Que peut-être c’est nos larmesQui rendent tes flots salés.
Que ta gloire est un mensongeDe nos hymnes louangeurs,Et que ta vie est un songeDont nous sommes les songeurs ;
Car ta voix sans interprèteN’est que du son, et tes vœuxN’ont que le sens qu’on leur prète,Et pas celui que tu veux,
Et ton eau toujours en fuiteNe prononce dans son coursQue des paroles sans suiteDont l’homme fait un discours.
Versification
- Forme
- 25 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 25(abab)
- Mètre
- Heptasyllabes
- Strophes
- 25 quatrains
- Mots à la rime
- a douloureuse / creuse féminine, classiqueb sanglots / flots masculine, classiquea nourrice / consolatrice féminine, classiqueb envolé / inconsolé masculine, classiquea grand’mère / amère féminine, classiqueb aveu / peu masculine, classiquea l’oreille / pareille féminine, classiqueb geignant / plaignant masculine, classiquea seule / d’aïeule féminine, classiqueb nous / genoux masculine, classiquea tendre / entendre féminine, classiqueb goëmons / t’aimons masculine, classiquea chimère / grand’mère féminine, classiqueb triomphants / enfant masculine, non classiquea consolatrice / guérisse féminine, classiqueb tour / amour masculine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb diras / bras masculine, classiquea poëte / muette féminine, classiqueb tourment / dormant masculine, classiquea sable / intarissable féminine, classiqueb toujours / sourds masculine, classiquea l’espace / passe féminine, classiqueb cependant / confident masculine, classiquea bavardes / gardes féminine, classiqueb excepté / loquacité masculine, classiquea cachottière / cimetière féminine, classiqueb reflux / plus masculine, classiquea être / connaître féminine, classiqueb esprits / incompris masculine, classiquea sache / cache féminine, classiqueb garçons / pensons masculine, classiquea vénérable / impénétrable féminine, classiqueb paraît / secret masculine, classiquea mystère / taire féminine, classiqueb point masculine, classiquea âme / trame féminine, classiqueb t’ensemençons / chansons masculine, classiquea nourrice / inventrice féminine, classiqueb berceur / douceur masculine, classiquea cantilène / haleine féminine, classiqueb musicaux / échos masculine, classiquea charmes / larmes féminine, classiqueb exhalés / salés masculine, classiquea mensonge / songe féminine, classiqueb louangeurs / songeurs masculine, classiquea interprète / prète féminine, classiqueb vœux / veux masculine, classiquea fuite / suite féminine, classiqueb cours / discours masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La mer, Paris, Charpentier et Fasquelle, 1894· numérisation wikisource.org· Sources