La mer, 1894· Les grandes chansons
IV. Le sel
Dans la forêt sonore‖ aux rameaux toujours vertsLes pins versent le sang‖ de leurs cœurs entr’ouvertsEt les pleurs parfumés‖ de la térébenthine.Leur chevelure épaisse‖ est comme une courtineDont les plis odorants‖ masquent le lit vermeilOù la saline dort‖ son paresseux sommeil.Et quand le vent de mer‖ l’évente, et que la plaineÀ travers ces rideaux‖ fait passer son haleine,La brise en un seul baume‖ unit les deux senteurs,Si bien que l’air qui vient‖ alors des pins chanteursSemble sur des bouquets‖ et sur des cassolettesAvoir bu longuement‖ l’âme des violettes.Souffle délicieux,‖ printemps fleuri sans fleurs,Fait de l’eau croupissante‖ et des arbres en pleurs,C’est ainsi que par toi‖ s’annonce la saline.Mais allons, et du haut‖ de la dune en collineSilencieusement‖ regardons-la dormir.Mirage ! Sahara !‖ Les Bédouins ! Un émirEst venu planter là‖ ses innombrables tentesDont les cônes dressés‖ en blancheurs éclatantesResplendissent parmi‖ les tons bariolésDe tapis d’Orient‖ sur le sol étalés.Ces cônes sont les tas‖ de sel sur les ladures ;Et ces riches tapis‖ aux brillantes borduresNe sont que les côbiers,‖ les fares, les œillets,Où l’évaporement‖ laisse de gras feuilletsMétalliques, moirés,‖ flottant, d’or et de soie.Par l’étier et le tour‖ qu’un paludier fossoieLa mer entre, s’épand,‖ s’éparpille en circuits,Puis arrive aux bassins,‖ étangs cuits et recuitsPar le soleil pompant‖ leur liquide substance.L’eau-mère peu à peu‖ s’épaissit en laitanceVisqueuse, lourde, ainsi‖ qu’une fonte d’argent.D’abord une huile rose‖ y monte en surnageant.Elle élargit bientôt‖ les franges de sa tache.Elle fonce, jaunit,‖ se cuivre. Il s’en détacheComme des yeux voguant‖ en tourbillon légerQui l’un à l’autre vont‖ lentement s’agréger,Passant par les lueurs‖ changeantes de l’opale,Pour se fixer et faire‖ une croûte d’or pâle.L’or pâlit chaque jour,‖ puis durcit en cristauxQui semblent des grêlons‖ ternes. Mais les râteauxRâclent dans les œillets‖ la moisson blanche et dureOui hausse ses meulons‖ de grains sur la ladure.Et le sel enfin net,‖ libre de sédiments,Étincelle au soleil‖ comme des diamants.
Ô diamant, ô perle fineDigne du front des souverains.Et qu’on devrait comme divineClore en de précieux écrins.Bien du pauvre que nul n’envie.Moisson d’écume aux flots ravie,Fleur de vase changée en grains,Élixir dont la force amèreSoutient notre vie éphémère.Pleur concret de la bonne mère,Goutte de moelle de ses reins,
Ô sel, ô nutritive manneQui jamais ne t’anéantis,Par le sein de qui tout émaneOfferte à tous les appétits,Ô sel aimé de tous les êtres,Pour qui se battaient nos ancêtresAu fond des cavernes blottis,Ô sel qui jadis eus dans l’âtrePrès du feu ton culte idolâtre.Sel que la brute sur le plâtreLèche et gratte pour ses petits,
Ô sel que les tribus barbaresÉchangent encore à présentContre l’or et l’argent en barresEt plus qu’eux trouvent bienfaisantÔ sel, que deviendraient nos races.Si dans les espaces voracesSoudain te volatilisant,Ton âme toute consuméeS’en allait comme une fuméeDe notre terre accoutuméeÀ t’avoir en te méprisant ?
Quelles langueurs universelles.Quel dégoût de tout ce serait !La pourriture que tu cèlesSous ta saveur comme un secret,Fade, écœurante, corrompue.Avec son haleine qui pueTout à coup s’épanouirait,Et de putréfaction lenteTout mourrait, la bête, la plante,Dans l’atmosphère pestilenteD’un déliquescent lazaret.
L’océan, malgré les maréesQui le roulent sous leurs essieux,Sentirait ses chairs dévoréesPar ce souffle pernicieux.Dans ses flots lourds d’algues croupiesLes poissons fondraient en charpies.Et, désormais silencieux.Le globe à travers ses muraillesLaissant fuir ses ordes entraillesRessemblerait aux funéraillesD’une charogne dans les cieux.
Garde-nous de ce jour sinistreEt de ce trépas empesté,Ô sel préservateur, ministreSuprême de la pureté,Ô sel dont la saine magieDe l’être entretient l’énergie,Ô sel des miasmes redouté,Feu dont ils craignent les morsures,Fier archer dont les flèches sûresLeur font de cuisantes blessures,Sel, héros au glaive enchanté !
Ô sel désinfecteur du monde.Mystérieux, blanc, radieux.Gai, subtil, vainqueur de l’immonde,Sel, unique plaisir des vieux,Ô sel qu’on pose sur la lèvreDu mourant, de l’enfant qu’on sèvre,Sel de bienvenue et d’adieux,Ô sel dont nos larmes sont faites,Givre qui pâliras les faitesDu temple où les derniers prophètesAnnonceront les derniers Dieux !
Car toi qui prêtas ton essenceÀ notre primitive faim,Sel qui connus notre naissance,Tu nous scelleras notre fin.Humble grain que la paludièreVole en passant pour sa chaudièreEt cache au fond de son couffin,Sel que gaspillent les servantes,Tu verras les formes vivantesFondre, et de ces jours d’épouvantesTu seras le blanc séraphin.
De l’air brûlé, du sol‖ sans eau, du ciel sans rides.Chante le chant de mort,‖ terre aux lèvres arides !
Enfin l’heure est venue‖ où les suprêmes flotsDans l’Océan suprême‖ ont replié leur moire,Et les livres anciens‖ gardent seuls la mémoireDes hommes d’autrefois‖ qu’on nommait matelots.
Des centenaires fous,‖ près des flaques dernières.Disent avoir vu là‖ des apparences d’eauOù planait un brouillard‖ comme un léger rideau.Grenouilles coassant‖ au fond sec des ornières.
On écoute râler‖ leurs contes du vieux temps ;Mais aux lieux désignés‖ par leur geste débileOn ne distingue plus‖ qu’une plaine immobileD’où se sont envolés‖ les nuages flottants.
Sous l’atmosphère dont‖ le vide lourd accablePlus rien ne bouge au ras‖ du sol, au haut des airs.Et le soleil tout nu‖ verse sur ces désertsSes feux dévastateurs‖ dans l’azur implacable.
Plus d’eau ! Plus de vapeurs !‖ Un hâle universel !La plante se flétrit‖ et l’animal se couche.Le souffle moribond‖ de la dernière boucheDans l’espace altéré‖ se cristallise en sel.
La chair même n’a pas‖ le temps de se dissoudreEn grasse pourriture‖ où grouillent les ferments.Le liquide pompé,‖ tout devient ossementsQue le sel aussitôt‖ encroûte de sa poudre.
Partout il se condense,‖ il enveloppe, il mord,Il tue, et cependant‖ qu’il tue, il purifie ;Car la mort ne doit plus‖ putréfier la vie,Car la vie a cessé‖ de naître de la mort.
Et chaque jour il serre‖ une autre bandeletteAutour du globe étreint‖ sous son embrassement,Pour le conserver pur‖ incorruptiblement.Suaire immaculé‖ qui couvre un blanc squelette.
Mais vous êtes encor lointains,Sombres destins,Et pendant qu’ici je vous rêve,Voici les cris psalmodiésDes paludiersEt leurs grands chapeaux sur la grève.
Il fait doux. Un nuage clairRafraîchit l’airEt se traine en rose buéeSur la soie et l’or et l’argentQui vont nageantDans la vasière remuée.
Sans plus arrêter mon regardAu jour hagardOù la terre sera squelette,Je hume sous les pins chanteursLes deux senteursQui se fondent en violette.
Et je jouis en m’en grisantDu jour présentOù la pinède et la salineVersent en moi comme infusésVos deux baisers,Sol amoureux et mer câline.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 23((aa)) 8(ababccbdddb) 1(aa) 8(abba) 4(aabccb)
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (104 de 8, 80 de 12, 8 de 4)· profil 4, 8, 6+6
- Strophes
- 8 onzains, 8 quatrains, 4 sizains, 1 distiques, 1 distique
- Mots à la rime
- a verts / entr’ouverts masculine, classiqueb térébenthine / courtine féminine, classiquec vermeil / sommeil masculine, classiqued plaine / haleine féminine, classiquee senteurs / chanteurs masculine, classiquef cassolettes / violettes féminine, classiqueg fleurs / pleurs masculine, classiqueh saline / colline féminine, classiquei dormir / émir masculine, classiquej tentes / éclatantes féminine, classiquek bariolés / étalés masculine, classiquel ladures / bordures féminine, classiquem œillets / feuillets masculine, classiquen soie / fossoie féminine, classiqueo circuits / recuits masculine, classiquep substance / laitance féminine, classiqueq d’argent / surnageant masculine, classiquer tache / détache féminine, classiques léger / s’agréger masculine, classiquet l’opale / pâle féminine, classiqueu cristaux / râteaux masculine, classiquev dure / ladure féminine, classiquew sédiments / diamants masculine, classiquea fine / divine féminine, classiqueb souverains / écrins masculine, classiquec n’envie / ravie féminine, classiqued grains / reins masculine, classiquee amère / éphémère / mère féminine, classiquea manne / émane féminine, classiqueb t’anéantis / appétits masculine, classiquec êtres / ancêtres féminine, classiqued blottis / petits masculine, classiquee l’âtre / idolâtre / plâtre féminine, classiquea barbares / barres féminine, classiqueb présent / bienfaisant masculine, classiquec races / voraces féminine, classiqued volatilisant / méprisant masculine, classiquee consumée / fumée / accoutumée féminine, classiquea universelles / cèles féminine, classiqueb serait / secret masculine, classiquec corrompue / pue féminine, classiqued s’épanouirait / lazaret masculine, classiquee lente / plante / pestilente féminine, classiquea marées / dévorées féminine, classiqueb essieux / pernicieux masculine, classiquec croupies / charpies féminine, classiqued silencieux / cieux masculine, classiquee murailles / entrailles / funérailles féminine, classiquea sinistre / ministre féminine, classiqueb empesté / pureté masculine, classiquec magie / l’énergie féminine, classiqued redouté / enchanté masculine, classiquee morsures / sûres / blessures féminine, classiquea monde / l’immonde féminine, classiqueb radieux / vieux masculine, classiquec lèvre / sèvre féminine, classiqued d’adieux / Dieux masculine, classiquee faites / prophètes féminine, classiquea essence / naissance féminine, classiqueb faim / fin masculine, classiquec paludière / chaudière féminine, classiqued couffin / séraphin masculine, classiquee servantes / vivantes / d’épouvantes féminine, classiquea rides / arides féminine, classiquea flots / matelots masculine, classiqueb moire / mémoire féminine, classiquea dernières / ornières féminine, classiqueb d’eau / rideau masculine, classiquea temps / flottants masculine, classiqueb débile / immobile féminine, classiquea accable / implacable féminine, classiqueb airs / déserts masculine, classiquea universel / sel masculine, classiqueb couche / bouche féminine, classiquea dissoudre / poudre féminine, classiqueb ferments / ossements masculine, classiquea mord / mort masculine, classiqueb purifie / vie féminine, classiquea bandelette / squelette féminine, classiqueb embrassement / incorruptiblement masculine, classiquea lointains / destins masculine, classiqueb rêve / grève féminine, classiquec psalmodiés / paludiers masculine, classiquea clair / l’air masculine, classiqueb buée / remuée féminine, classiquec l’argent / nageant masculine, classiquea regard / hagard masculine, classiqueb squelette / violette féminine, classiquec chanteurs / senteurs masculine, classiquea grisant / présent masculine, classiqueb saline / câline féminine, classiquec infusés / baisers masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
192 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La mer, Paris, Charpentier et Fasquelle, 1894· numérisation wikisource.org· Sources