Le chemin de l’oubli, 1904
Aveu
CE soir, je pense à toi, sans penser à moi-même.Doucement, gravement, sans haine et sans mépris…Je ne t’en voudrai plus ; mes chagrins sont guéris ;Je puis aimer encore et désirer qu’on m’aime.
Je songe à notre amour, — au loin, — qui fut si doux,D’une douceur que tant d’amertume a suivie.Je songe à tout cela, qui fut toute ma vie.Comme si les amants n’avaient pas été nous.
Mon cœur a dépouillé la rancune exigeanteD’un rêve trop fidèle et trop passionné :Depuis que j’ai l’orgueil de t’avoir pardonné.Ton nom n’irrite plus ma mémoire indulgente.
Je te vois maintenant telle qu’au premier jourA ton premier regard j’aurais dû te connaître,Éprise des baisers que les tiens faisaient naître,De toute la gaîté légère de l’amour.
Je revois dans mes bras ta tête abandonnée,Tes yeux et ton visage épuisés de bonheur…Mais ton désir, hélas ! n’enchaînait pas ton cœur ;Tu ne promettais rien lorsque tu t’es donnée.
Après le double émoi du plaisir passager,Même à l’heure fervente où monte des caressesL’involontaire encens des naïves tendresses.Ton visage muet craignait de t’engager.
Aux soirs les plus heureux dédaignant d’être aimée,Quand tu me souriais, pâle dans tes cheveux,Ton regard, brusquement, refusait les aveux :J’errais, dans l’ombre, autour d’une âme refermée…
Au lieu de t’en vouloir, j’admire maintenantL’effort quotidien de cette vigilanceQui te faisait garder, derrière ton silence,Un cœur prudent et libre en ton corps frissonnant.
32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources