Le chemin de l’oubli, 1904
Espoir secret
J’ai rêvé de sonner très tard — comme autrefoisLes voyageurs perdus dans l’épaisseur des bois —A la porte d’un vieux château muet et sombreOù seule une fenêtre, encor, veille dans l’ombre,Tranquille, bienveillante, — aux vitres sans rideaux…Et, peu à peu, ce poids d’invisibles fardeauxQue le déclin du jour en notre âme exagèreNe serait plus en moi que fatigue légère ;Une vague douceur de promesse et d’espoirFerait autour de moi le silence moins noir,Et bientôt, pas à pas, aux fentes de la porte,Je verrais s’approcher la lampe qu’on apporte.Je ne sentirais plus le froid, l’isolement.Quelque vieux serviteur ouvrirait lentement,Très digne, mais avec un air de bienvenue :Sa figure serait, d’avance, un peu connue ;Il aurait dans les yeux l’accueil sans trahisonQui fait qu’on se sent bien déjà dans la maison,Et, la lampe à la main, sans que son geste hésite,Comme si tout le monde attendait ma visite,Il me précéderait le long du corridor…Dans la douce lumière aux calmes reflets d’or.Nous allons : sans rien dire, il m’éclaire la voie ;Et dans cette demeure où le hasard m’envoieJe sais déjà que rien ne sera décevant.J’imagine, à la fois gentilhomme et savant.Mon hôte, comme un grand vieillard à barbe grise.Avec des yeux très bleus sans trouble et sans surprise,Une voix lente et grave, un sourire léger,Dont la bonté rassure au lieu d’interroger.Et j’imagine aussi, prêt à la reconnaître,La pièce dont la lampe éclairait la fenêtre,Tout à l’heure, et veillait dans l’ombre et m’appela…La porte s’ouvre, j’entre… Oui, c’était bien cela :Tous les meubles sont bien pareils à mon attente.La haute cheminée est toute crépitanteD’un bon feu vif et clair qui danse éperdument,Et la joyeuse flamme alerte du sarmentAnime de lueurs et d’ombres le silenceOù, paisible, un tic tac d’horloge se balance…Et je reste immobile, un moment, sur le seuil :Car tout semble désert à mon premier coup d’œil.Le vieillard aux yeux clairs que je croyais m’attendreN’est pas là… Seulement, sans voir et sans entendre,Une femme, là-bas, penche la tête et lit…Je m’arrête ; en mon cœur, mon destin s’accomplit,Et tous les souvenirs s’en vont de ma pensée…Alors elle interrompt la page commencée.Lève la tête un peu, silencieusement.Et regarde sans hâte et sans étonnement.Avec un pur regard confiant et fidèle :Elle est sûre de moi, comme elle est sûre d’elle…Sans rien dire, elle vient à moi, me tend la main.Et je sens que je suis au terme du chemin.
54 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources